The Fall

This Nation's Saving Grace

Lisa Delgado

Je crois que je suis passé à côté de ma vie.

Par exemple, j’aurais voulu être guitariste, ou bien batteuse, et faire partie de The Fall. J’aurais voulu être assez douée pour que Mark E.Smith ME choisisse et me garde, longtemps.

Mark E. Smith. Ce type gueulait sa poésie comme on gueule en manif, sur une musique à tomber par terre de transe punk romantique…

Je ne sais plus très bien quand j’ai commencé à écouter The Fall. En tout cas, l’année de mes 17 ans j’écoutais This Nation’s Saving Grace dans mon Walkman en allant au lycée, c’est sûr.

J’étais tombée dans la passion du rock au collège. Je voulais tout savoir tout entendre, tout lire. Je voulais être experte, spécialiste, de la team des Inrockuptibles, de Best et de Rock&Folk. En rêve, je voulais faire partie d’un groupe mais j’avais pas les couilles, j’étais trop impressionnée.

Et puis un jour ma mère m’a dit que pour être journaliste aussi, il en fallait des couilles, mais des vraies, que c’était un monde de mecs et que ça allait être dur. J’ai écouté ma maman et j’ai renoncé à une carrière prometteuse. En revanche j’ai dépensé tout mon argent de poche dans des disques et des cassettes et j’empruntais tous les vinyles que je pouvais à la médiathèque.

En seconde on formait une petite bande de potes complètement geeks de rock. Au début de l’année, Pierre me disait que le meilleur groupe du monde c’était Midnight Oil, moi je lui disais que c’était les Pixies, et je ne sais pas si c’est parce que j’étais devenue sa première petite copine mais il a été rapidement convaincu que j’avais raison…

En fait non j’avais pas raison, mais dans cette bande de potes tout le monde disait tout le temps « Truc c’est le meilleur groupe du monde », « cette chanson c’est la meilleure chanson de Bidule », « le meilleur guitariste du monde c’est Machin  » et ça m’énervait. Mes potes m’énervaient tellement qu’en Terminale j’en avais lâché pas mal et je me sentais assez seule. Ça tombait bien vu que c’était l’année du bac et qu’il fallait bosser.

Entre mon lycée et chez moi il y avait la Fnac Bastille, bouche béante dans laquelle je tombais sans même m’en apercevoir. C’est là que j’avais acheté cette cassette de The Fall, This Nation’s Saving Grace.

La pochette était belle mais triste. Une ville en noir et blanc où les rêves ne se réalisent qu’en regardant le ciel et peut-être même que quelques substances pourraient soutenir l’évasion… Bref.

The Fall me déchirait les oreilles, mais avec du sucre. J’aimais particulièrement Paintwork, chanson obsédante et mélancolique, géniale pour marcher et même continuer à marcher mais dans sa tête, tandis qu’on attend sagement le bus pour aller au lycée.

Cette année de Terminale, avec cette cassette et cette chanson de The Fall, j’ai fait un truc complètement fou. Comme tous les matins j’attendais le bus rue de Charonne pour aller au lycée, et j’écoutais en boucle Paintwork dans mon Walkman.

Il y avait ce mec qui, lui aussi tous les matins, à la même heure, marchait rue de Charonne. Je le voyais de loin, traverser toujours au même endroit, entrer dans le tabac, en ressortir, repartir en direction de ce que j’imaginais être son travail.

Je le trouvais trop beau. Il avait les cheveux longs, et un regard tourné vers l’intérieur. Lui aussi écoutait son Walkman. Moi j’imaginais qu’on écoutait la même musique, vu qu’il marchait exactement au rythme de Paintwork…

Très vite j’ai guetté son apparition. Plus je l’attendais plus j’avais envie de le rencontrer. Plus j’avais envie de le rencontrer, plus j’avais le trac. Un matin, j’ai eu une révélation. J’allais pas passer encore une fois à côté de ma vie.

J’ai préparé ma cassette à l’avance. Je l’ai calée exactement au début de Paintwork, j’ai marché jusqu’à l’arrêt de bus, et quand je l’ai vu s’avancer dans la rue de Charonne, je me suis pas arrêtée, j’ai continué à marcher jusqu’à lui, et alors j’ai touché son bras et je lui ai dit :

-HEY!

Trop tard. Il a enlevé ses écouteurs. Je lui ai dit

-Écoute ça, c’est super !  »

Et je lui ai mis les miens sur ses oreilles, avec Paintwork dedans. Il a écouté quelques secondes et puis… il m’a rendu mes écouteurs avec un regard … tourné vers l’intérieur. J’ai paniqué je me suis dit qu’il me prenait pour une folle, que j’avais grillé toutes mes cartouches en deux secondes…

Heureusement le bus est arrivé et j’ai pu fuir lâchement. Je serais tombée sur une peau de banane que je ne serais pas tombée plus bas que le niveau que j’ai eu l’impression d’atteindre en osant ce truc avec ce mec.

Le lendemain, je ne voulais pas le croiser. Mon projet était de regarder mes pieds le temps de me faire oublier. Je l’ai plus jamais revu. Je me suis demandé si il n’était pas tombé malade après ça, si je l’avais pas trop choqué.

Alors je suis retournée à mes révisions

 

Depuis je ne compte pas le nombre de peaux de bananes sur lesquelles j’ai glissé avec les garçons… Mais je m’en fous, plus question de passer à côté d’une belle histoire. Et si jamais ça fait trop mal, il y a toujours mon pote Mark E. Smith qui gueule sa poésie comme en manif sur de la transe punk romantique.

 

Lisa Delgado
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Lisa Delgado est metteuse en scène, comédienne et dessinatrice dans la forêt de Fontainebleau.

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