« Je vous déteste ! » et je claque la porte de la cuisine violemment.
Je monte les marches 4 à 4, je m’enferme dans ma chambre et je me jette sur mon lit en pleurant. Mes parents sont trop cons, ils ne comprennent rien. Ils ne peuvent pas comprendre. Le seul qui me comprend, c’est lui ! Mon idole. Celui qui parle à mes 13 ans comme aucun autre. Au-dessus de mon lit, j’ai le poster de la pochette de son dernier album. Il porte un Bombers sur un blouson en jean, il suce son pouce en tenant un Bandana dans une main et de l’autre, il tient une canne à pêche. Il a le regard cerné, mais doux. Et derrière lui, même si on le devine dans une barque sur un lac, tout est flou. Et puis il a les cheveux à moitié décoloré.
Cette pochette, c’est moi.
Parce que moi aussi je suce mon pouce, moi aussi j’ai un Bandana, un Bombers et une veste en jean. J’ai aussi les yeux cernés et tout est un peu flou autour de moi. Mais j’ai pas encore les cheveux à moitié décolorés. C’est ma copine Marianne qui s’y est collée. J’ai acheté de l’eau oxygénée et je lui ai demandé de faire comme Renaud sur la pochette de l’album. Alors mercredi après les cours, on a filé chez elle pour qu’elle s’improvise coiffeuse et qu’elle me transforme en Lui. Elle a tout bien fait comme c’était noté sur la notice. Elle m’a appliqué le produit, puis m’a enroulé les cheveux dans du papiers d’aluminium et on a attendu. Un peu trop longtemps sûrement. Parce que le résultat est pas…comment dire…pas comme ça devait.
Elle s’est bien appliquée pourtant, mais une fois qu’on a rincé et séché, je ressemblais plus à Agnès Varda qu’à Renaud. Mais à l’envers. Cheveux châtains en haut du crâne et blancs sur toute la longueur. Un carnage. Face au miroir de sa salle de bain, elle ose un : « C’est bien, non ? » Adepte des films d’horreurs, j’hésite entre la hache, la tronçonneuse et le pic à glace pour la massacrer, mais je suis interrompue par l’arrivée de son père. Pas commode, le gars m’a toujours intimidée. Froid, distant, veuf, suite à un accident de la route dans lequel sa femme et mère de mon amie est décédée, il élève sa fille dans une ambiance à la Shinning. Son arrivée signifie donc mon départ ou mon décès. Je renonce à trucider Marianne, je chope mon sac de cours et je balance un : « ‘jour m’sieur’ » au Jack Nicholson de la banlieue qui me répond par un sourire flippant l’air de dire « Bienvenue dans le monde des psychopathes auquel vous êtes immédiatement admise grâce à votre chevelure. »
Quand ma mère a ouvert la porte, à sa tête, j’ai vu, tout de suite, que la soirée allait être difficile. Pas un mot n’est sorti de sa bouche, mais y avait pas besoin de mots, sa tête elle voulait dire des mots. Comme : non, pourquoi, affreux, ignoble, au secours… Et puis elle a réussi à balbutier « Mais qu’est-ce qui t’a pris ? Qui t’a fait ça ? ». J’ai bien pensé, furtivement, à dire que j’avais été séquestrée, que j’avais pas eu le choix, mais j’ai rien dit, je suis passée devant elle et je suis montée dans ma chambre. J’ai pris mon Walkman, j’ai écouté « Mistral gagnant »…et j’ai regardé mon poster en chialant. Ma petite sœur qui m’agace juste parce qu’elle est vivante, et qui n’a jamais compris ce que le panneau : Frapper avant d’entrer, accroché à la porte de ma chambre, signifiait, déboule sans crier gare, écarquille les yeux et balance un : naaaaaaannn ?! en me regardant. Tronçonneuse, hache, pic à glace ? J’hésite… Je commence par un coup de pied. Pour la prévenir que si elle ne sort pas immédiatement c’est la mort assurée. Elle s’exécute sans broncher.
Mais le pire est à venir, je le sais. Et il ne tarde pas à arriver puisque j’entends la porte d’entrée qui s’ouvre. Mon père rentre du boulot. Je n’entends pas les paroles qu’il échange avec ma mère, mais un silence pesant s’installe dans toute la maison. « Pas de problème, la banlieue peut s’endormir tranquille, il se passera pas grand-chose dans ces ruelles noires, ce soir le fils maudit des grandes cités dortoirs est parti pour Paname dans sa simca 1000, y va y avoir du sang sur les murs de la ville… » dit Renaud dans Le retour de Gérard Lambert… Mon père, c’est un peu Gerard Lambert, y m’ fait flipper. Et ce soir Gérard est rentré de Paname où il bosse et la banlieue va pas dormir tranquille !
« On mange ! », entends-je d’une voix qui fait trembler les murs. Je balance un fluet.
« J’ai pas faim ».
« Descends immédiatement ! » renchérit la voix de Gérard Lambert. Je fixe mon poster et l’implore de me venir en aide, et l’espace d’un instant j’ai l’impression que Renaud, mon copain, mon poto, me chuchote quelques paroles de sa reprise du Déserteur :
« Ils auront pas ma peau ils toucheront pas à mes cheveux
J’saluerai pas le drapeau j’marcherai pas comme les bœufs… »
Telle une condamnée qui tente de voler quelques instants avant le couperet final, je descends lentement l’escalier. J’entends ma sœur qui fait sa lèche-cul auprès de mon père. Elle a bien travaillé à l’école gnagnagna…Et pis elle a rangé sa chambre gnagnagna… La vérité c’est qu’elle est débile et que sa chambre c’est Hiroshima.
Arrivée dans la cuisine, mon père, assis de dos, ne se retourne pas. Je viens m’assoir à sa gauche, comme tous les jours. Chier ces habitudes et ces places attitrées, j’m’assiérais bien sous terre aujourd’hui. Il lève les yeux sur moi et me fixe sans un mot. Ça dure tellement longtemps que j’ai l’impression de prendre un coup de vieux…Ma mère nous sert. Sans un mot. Ma frangine esquisse un sourire à la Chucky.
« Tu vas chez le coiffeur demain me couper tout ça, avec ton argent de poche ; et tu es interdite de sorties pendant 1 mois. »
Trop de mots qui ne vont pas dans cette phrase. Je retiens mes larmes mais le geyser à l’intérieur de moi est trop puissant, alors ça jaillit à gros flots et ça ne s’arrête plus. Entre deux cascades de larmes, je tente d’infléchir la sentence :
« je voulais ressembler à Renaud c’est quand même mieux qu’à Jean-Marie Le Pen, et y a pas mort d’homme, et la première pénalisée c’est moi, je veux pas couper mes cheveux, je vais demander à la coiffeuse de me faire une couleur pour recouvrir les cheveux blancs et puis, et surtout, y a la boum de Fred la semaine prochaine et si j’y vais pas, je meurs ! »
Mon père ne bronche pas. Je sens ma mère vaciller à la vue des chutes du Niagara qui ravagent mes joues. Ma sœur trouve que Le Pen a pas une coupe de cheveux si nulle que ça, mon père me somme d’arrêter de pleurer, je gâche le repas, ma mère me demande de manger… Je les fusille du regard, je les déteste avec leurs têtes de glands…et je leur hurle au visage !
J’ai coupé mes cheveux. Je ressemble à une asperge avec un chou-fleur sur la tête. C’est ma mère qui a payé. J’ai fait le mur pour aller à la boum de Fred, ma sœur qui le savait, n’a rien dit. Et pendant que Renaud chantait Mistral gagnant, j’ai embrassé un garçon pour la première fois.
Vinciane Millereau.
Vinciane Millereau