Maman ne va pas bien, elle déprime. Installée sur le canapé, elle fixe le vide. Papa ne sait pas quoi faire, il n’a pas les mots. Et puis il est très occupé par son travail. Il part tôt. Il rentre tard. Ma sœur s’occupe de mon petit frère. Moi, je n’ai qu’une envie : fuir la maison et aller retrouver mes copains ! Je vis en banlieue parisienne. Le genre de ville qui te susurre à l’oreille de te barrer dès que tu en auras l’occasion. Mais pour l’heure, j’y vis. Tous les samedis, avec les copains, on se retrouve chez mon pote Fred. Ses parents sont âgés, et ils ont aménagé sa chambre dans le grenier pour ne pas trop l’entendre, parce que mon pote Fred écoute la musique, fort, très fort. On fume des joints, on écoute du rock, du punk mais pas trop de trucs français. Et puis un samedi, il pose un disque sur sa platine …Le son envahit la pièce et là, c’est le choc ! Cette voix, ce son…Une claque ! Tout ce que j’aime. Je vibre, je danse, je chante à tue-tête, j’ai le tournis. C’est trop bon.
« C’est quoi, c’est qui ? » Il me tend la pochette : Les Rita Mitsouko présentent The No Comprendo. Un gars, une fille. Séparés par le nom de leur groupe et le titre de l’album écrit en vertical. Noir et blanc. Redessinés, surexposés, gribouillés, ils me fixent. No comprendo ? Si, si, comprendo muy bien, les gars ! Comprendo que vous venez de percuter mon existence et que vous n’êtes pas près d’en sortir !
Mon pote Fred, j’ai le béguin pour lui, mais lui, il s’en fout. Il est grand, farfelu, charismatique et je lui colle aux basques. Je rêve de devenir comédienne et j’apprends qu’il chante et joue dans une sorte de cabaret situé à quelques kilomètres de chez moi. Je m’y inscris fissa. Comme ça je peux l’aimer encore plus. Il fait tout bien Fred. Il a du style. Il chante, il danse, il joue bien la comédie et puis il est drôle. Hyper drôle. Moi aussi d’habitude, mais face à lui, je perds mes moyens, je deviens désolante. Moins drôle que Michel Leeb – c’est peu dire – et capable de faire tomber une dictature quand je me mets à chanter. Et ça, ça m’aide vraiment pas à le séduire, le Fred. Alors, je me résigne à être la bonne copine et je vais voir ailleurs s’il y est. Il y est pas, mais y en a d’autres des garçons, alors, je me désamourache de lui, je redeviens moi-même, et Fred me déclare sa flamme. On passe plus de temps à se marrer et à écouter de la musique qu’à batifoler, alors on redevient bons copains. Et on écoute les Rita.
Le bac en poche, Paris, j’arrive ! Je m’inscris au Cours Florent et je rencontre une nouvelle bande de potes. On joue au théâtre, on va au cinéma et on invente notre monde de demain. « Les amants du pont neuf » sort au cinéma, le film est punk, il me transperce, et je reste clouée sur mon siège lorsque le mot « FIN » s’inscrit sur l’écran et que j’entends la chanson du générique : les Rita chantent « Les amants ».
Trop flippé par la précarité du métier d’artiste, Fred choisit un métier stable à faire vomir tous les groupes qu’on écoutait ados : il bosse dans une banque. Mais sitôt le boulot terminé, il redevient baroque. Il s’habille haut en couleur, déconne à tout va, écume les concerts. Et chacun de notre côté, on écoute les Rita.
Je rencontre mon amoureux. On emménage ensemble, on a le même goût de tout. On fait des fêtes, on danse et y a toujours dans la soirée un moment où l’un de nous deux met « Les amants » des Rita. Elle devient notre chanson et on danse dessus comme si on était seuls au monde.
On ne reste pas très longtemps seuls au monde parce qu’on fait des enfants. Évidemment, ils sont beaux, intelligents et divinement bien élevés. Et je rencontre des mamans, rocks et déglinguées comme moi. On sort, on rit, on fait la fête, on s’entraide. On devient amies. Très amies.
J’ai des nouvelles de Fred de temps en temps par ma mère qui est très proche de la sienne. Il a rencontré une femme, il a deux enfants et je suppose qu’il écoute toujours les Rita !
Ce soir-là, avec mes amies mamans déglinguées, on prévoit de passer la soirée ensemble. On échange sur l’endroit où se retrouver. La Bonne Bière? Le Petit Cambodge ? On habite toutes dans le quartier et après maintes hésitations, je propose qu’on aille rue Jean Pierre Timbaud, j’ai un pote qui vient d’ouvrir un resto sympa et je n’y suis jamais allée. Il est 20H, on est en terrasse, il fait bon pour un mois de novembre. L’ambiance est électrique, on parle fort, on rit fort, on boit fort. Et puis j’ai un appel de la meilleure amie de mon mec qui vit aux États-Unis qui bosse à l’AFP, elle ne m’appelle jamais, je décroche. Je ne comprends pas bien ce qu’elle me raconte mais je comprends qu’elle me demande où je suis… un double appel, c’est mon beauf, il veut savoir également où je suis. Les téléphones sonnent de partout, mon ami restaurateur nous explique que l’on doit rentrer à l’intérieur du restaurant, il y a des fusillades sur des terrasses pas loin…A l’intérieur, des gens qu’on ne connait pas, anxieux, il y aurait une prise d’otage au Bataclan… Puis les téléphones cessent de hurler. Plus de réseau. Alors on continue à boire, on met la musique et on danse sur les tables. C’est festif, c’est joyeux. A 2h du matin, on peut rentrer chez nous. Je suis complètement saoule, un taxi s’arrête, il nous propose de nous raccompagner gratuitement chez nous avec mon amie Nathalie.
« Pourquoi gratuitement ? » je lui demande avec une diction approximative. Les larmes aux yeux, le chauffeur nous parle, je ne comprends rien, je suis défoncée. Nous passons à proximité du Bataclan. Voitures de pompiers, polices, gyrophares, corps étendus au sol, couvertures de survie, regards hagards…
Lorsque je rentre, mon amoureux se jette dans mes bras en me regardant intensément. J’ai l’impression d’être Cindy Crawford, alors que vu mon état, je ressemble plutôt à Simone Signoret en fin de vie. La télé est allumée sur une chaîne d’infos, il me raconte, je comprends l’horreur. Je vomis. Toute la nuit.
La sonnerie de mon téléphone me sort de ma torpeur, il est 13H, j’ai la gueule de bois, c’est maman, elle est fébrile. Je l’écoute. Et je pleure.
Fred est mort sous les balles des terroristes, le 13 novembre 2015, alors qu’il écoutait dans la fosse un de ses groupes préférés, les Eagles of Death Metal.
Il n’écoutera plus les Rita.
Vinciane Millereau
