The Smiths

Best I

Christophe Meynet

Nous sommes au Point-du-Jour, un quartier de Lyon perché derrière la colline de Fourvière, séparé en deux parties. D’un côté des logements à bas prix et de l’autre des maisons bourgeoises et de belles résidences avec piscine sur le toit. Au centre une station-service et mon immeuble avec jardin qui fait la jonction entre ces deux univers.

Depuis deux ans je fréquentais le collège public Jean Charcot, l’endroit à éviter si vous vouliez avoir une chance de réussite sociale. Malgré tout je m’y plaisais. Mes capacités footballistiques et mon humour potache me permettait de ne pas prendre trop de coups de poings dans la gueule.

Mes parents qui, comme le reste du monde, me voyaient comme un asocial, auraient dû se réjouir de cette intégration en milieu hostile pour le frêle blondinet que j’étais. Il n’en fût rien. Bien au contraire, ils ont pris peur. Mon père ne pouvait supporter l’idée que son fils aîné arpente les rues du quartier en survêtement avec ses nouveaux copains Halim et Kanouté (le premier finira expert-comptable, le second remportera la coupe d’Europe avec le FC Séville, bien vu papa). C’est donc tout naturellement qu’il prit la décision de me changer d’établissement et de m’envoyer à l’autre bout du quartier à l’institut Notre dame des Minimes. Mon opposition et mes supplications n’y changèrent rien, l’image de mon père auprès des voisins était plus importante que ma vie sociale.

Me voilà donc, en septembre 91, dans une grande salle remplie d’élèves, face au père Carrava, le directeur prêtre de l’établissement. Ici les survêtements ont laissé place aux chemises vichy et les mèches blondes sont visiblement très tendances. Mon regard se porte sur une chaise vide à côté de laquelle est assis un gros type dont le look tranche clairement avec le reste de l’assistance. Cheveux longs ondulés blonds, lunettes rondes à la Lennon, caban, air renfrogné et, détail incroyable pour un garçon de 4eme : il a de la barbe et des pattes sur le côté des joues. Sur son sac blanc des dessins gribouillés au stylo et une inscription au centre : The Smiths. Je m’assois timidement. Aucun regard entre nous, deux prisonniers qui attendent le numéro de leurs cellules. Le prêtre fait l’appel et annonce les classes dans lesquelles nous serons répartis. Mon nouvel ami inconnu est donc Benjamin Faure, 4ème B pour lui. Une petite angoisse me saisit, je me sens étrangement seul. Mon tour arrive : 4ème B, ouf ! Léger soulagement. Nous suivons un professeur sévère jusqu’à notre salle de cours. Deux places au fond, les nôtres. Ma vie allait changer définitivement et je n’en savais encore rien. Je remarque d’autres dessins sur sa trousse, des fleurs et encore une inscription Morrissey. Après deux heures de français, la libération, la promenade, la récré. Benjamin devient alors Ben. Il semble m’apprécier mais reste méfiant. Visiblement, je n’ai pas réussi le test sur les goûts musicaux, mon admiration pour MC Hammer et Vanilia Ice est mal passée. En revanche mon humour et ma sensibilité le poussent à me laisser ma chance. Je finis par demander du bout des lèvres :

Au fait, c’est quoi les Smiths ?

Réponse : Laisse tomber

Pourquoi ?

Tu comprendrais pas.

Pourquoi ?

MC Hammer, Mec ! Laisse tomber.

Je comprends alors qu’il s’agit de musique, d’un truc compliqué pour personne intelligente donc pas pour moi. Mais plus tard, saisi d’un sursaut d’orgueil et déterminé à impressionner mon nouveau meilleur ami par mon ouverture d’esprit, je fais un chantage terrible à ma mère afin d’obtenir la somme nécessaire pour acheter un disque du groupe pour les intellos en caban. Elle cède et le samedi, après une heure de bus, me voici à la Fnac Bellecour. S comme Smiths… Là ! The Smiths Best I. Un best of : idéal pour découvrir un groupe. Sur la pochette, la photo d’une femme brune, ni belle, ni laide, l’air nonchalant, dans un café, un verre dans une main, cigarette dans l’autre et le bras d’un type tatoué à côté d’elle… Étrange pour une pochette de disque mais pourquoi pas, il faut bien que je me mette à la page pour ne pas perdre le seul ami de mon nouveau collège de bourgeois.

De retour dans ma chambre, j’introduis le cd dans ma platine. Les premières notes me rassurent, je les aime. La voix arrive, explosion de joie dans mes oreilles. Je monte le son, mes pieds bougent, j’entends les mots « charming man » et « desolate », je suis touché, je comprends peu, je ressens tout. Le disque tourne. « Call me morbid call me pale ». Je veux comprendre le sens, impossible d’attendre demain, je dois savoir ! Je cours chercher le téléphone sans fil de la maison, m’empare de mon cahier de texte, à la première page : Ben : 78054622.
J’ai pas le temps, là, on en parle demain.

C’est cool, mec !

Pas cool du tout ! Demain, c’est long ! Internet n’existe pas, je suis nul en anglais, impossible de traduire. J’attends fébrilement le lendemain en écoutant le disque encore et encore.

Le matin, il m’explique le sens des paroles. Un monde s’ouvre à moi. Il y a une place, enfin ! Une place pour les timides, les maladroits, les introvertis, les différents. Nous pouvons être tout ça à la fois sans être monstrueux. Nous sommes les enfants de cette timidité criminelle et vulgaire, les héritiers de rien de particulier. Nous sommes les amis des sweet and tender hooligans.

Les murs de ma chambre allaient bientôt être recouverts de jeunes chanteurs androgynes, Alain Caveglia et Vanilia Ice laissant la place à Morrissey, Robert Smith et Candy Darling, au grand désespoir de mes parents : « On avait peur qu’il soit dealer bah maintenant il est pédé». Désolé pour ton image, papa.

La jeune femme de la pochette me regarde droit dans les yeux, elle m’invite gentiment à sa table tandis que ma fille chante « Hand in Glove » et que son petit frère danse autour d’elle. Chante ma fille, danse mon fils, c’est la façon la plus intelligente de supporter la vie.

 

 

Christophe Meynet
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Christophe Meynet est comédien, formé au conservatoire du Xeme arrondissement. En 2003 il intègre la troupe d’Edouard Baer dont il devient un des piliers jusqu’à aujourd’hui. Par ailleurs il travaille au cinéma ou à la télévision sous la direction d’Emmanuelle Bercot (la tête haute, la fille de Brest), Pascal Chaumeil (Duel en Ville) ou encore Frédéric Berthe(Les invincibles). Il intervient régulièrement pour la compagnie : Le Sillon avec Justine Mattioli, en tant que professeur de théâtre et metteur en scène.

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