J’ai treize ans. Je m’emmerde comme pas permis chez mon père. Là où je vis, chez ma mère, les murs sont blancs. Il y a une télé, un canapé en velours côtelé marron, des posters. Chez mon père, c’est une autre époque, on y entre comme on franchit une barrière temporelle. Tout est ancien, théâtral. Aux murs sont accrochés des tableaux de scènes bibliques, massacres d’innocents, damnés aux enfers, vierges torturées. Le sol est couvert de kilims, les tables de nappes orientales où trônent des samovars. Des plantes immenses prennent possession des fenêtres, leurs larges feuilles mangent la lumière. Je dors dans un bureau encombré de meubles en bois vernis, dans un sofa ancien recouvert d’une courtepointe jaune d’or, un lit de conte de fées. C’est un appartement très long que les couloirs avalent, où tonnent nuit et jour des opéras qui me semblent une infernale répétition d’un seul et même hurlement.
Rien dans cet appartement n’est fait pour une fille de treize ans qui veille à lisser sa frange et à recoudre ses jeans pour qu’ils soient bien serrés aux mollets, qui songe aux garçons, qui a griffonné un prénom au stylo sur l’intérieur de son poignet et vérifié trois fois ce matin dans le bus s’il n’avait pas disparu, qui écoute Téléphone et rêvasse en enroulant ses boucles autour de son index.
L’appartement de mon père est celui d’un esthète homosexuel — je ne me formule pas ça consciemment, mais j’en ai une honte diffuse, sourde, que je ne sais pas encore nommer. La seule chose dont je me vante, l’air de rien, c’est que mon père habite au-dessus du Palace. Je n’y ai jamais foutu les pieds, mais je remarque le scintillement dans la prunelle de ceux à qui j’en parle. Putain, trop classe. Mon père habite au-dessus du Palace, dans son propre palais confit dans le XVIIIe siècle.
Un jour, délaissant l’entortillage de boucles autour de mon index, je m’approche de la rangée de disques. Parmi les épais coffrets d’opéra, je remarque un disque mince. Je le tire.
Stupéfaction. Sur le verso : une route de campagne, deux chevelus adossés à des amplis immenses, et dans une géométrie parfaite de triangle inversé — une foule d’instruments, guitares électriques, batteries, toms, caisses claires, jusqu’aux baguettes qui s’épanouissent en bouquet au sommet de la pyramide. Mon père possède un disque avec des guitares électriques. Je respire plus largement. Il serait donc un peu normal.
Je retourne la pochette. Le ravissement. Un homme assis sur un tabouret — dont je ne connais pas encore le nom, David Gilmour, et dont je suis bien loin d’imaginer ce qu’il représentera pour moi. J’irai un jour en Grèce traîner sous les fenêtres de sa maison tant je serai, tant je resterai sa fan. Au-dessus de son épaule, un miroir qui n’en est pas un déploie une scène qui se répète à l’infini dans un vertige qui m’étourdit.
Mon père déboule en slip, ses babouches qui glissent sur les kilims. Il regarde la pochette dans mes mains.
– Ah, Ummagumma.
-Mais tu écoutes du rock papa ?
-C’est pas du rock c’est les Pink Floyd.
Les babouches s’éloignent. Ummagumma. Le nom m’évoque un vieux chewing-gum.
Il me faudra des années pour comprendre que la scène qui se réfléchit dans le miroir n’est pas identique, que les membres du groupe intervertissent leurs places, que les mouvements de yoga qu’ils font dans le jardin anglais où ils posent, changent d’une image enchâssée à l’autre, se transforment si lentement qu’on ne le voit pas si on ne regarde pas vraiment.
Dix ans plus tard, mon père mourra. Du sida, cette maladie qu’on tait. Les damnés, les vierges torturées, les opéras qui hurlaient — peut-être qu’ils criaient ça, à sa place, depuis si longtemps.
Avant sa mort, j’aurai eu le temps de comprendre le goût théâtral de mon père et d’en être fière, j’aurai eu le temps d’apprendre à l’aimer comme il est, avec ses babouches jaunes, Wagner, Donizetti et Mozart qui tonnent. J’aurai eu le temps de comprendre ce que veut dire Ummagumma : Faire joyeusement l’amour, en argot anglais.
Et quand, enfin, j’écouterai le disque, le hurlement sauvage de « Careful with that axe, Eugène » libèrera le cri que je retiens.
Mais ce soir-là, à treize ans, j’ai juste besoin que cette pochette existe.
La pochette me parle encore aujourd’hui , elle est là preuve que quelque part, derrière le miroir, la scène continue de se transformer.
Constance Joly
