Robert Palmer

Double Fun

Alain Terzian

 

Eté 1982, la gauche est bien installée au pouvoir. Je suis de la jeune génération fière de l’avoir élu. Avant de nous laisser déchanter, la première fête de la musique nous le rend bien. Partout, et au-delà de nos frontières ça pue l’espoir, l’amour et la liberté. Mais toujours pas d’argent dans nos poches d’étudiants.

Alors, quand on me propose un voyage en RDA, oui madame, en Allemagne de l’Est, pour une somme honteusement ridicule, je dis oui. C’est officiellement un voyage culturel et d’amitié entre jeunes travailleurs des 2 pays. Forcément financé par la CGT. On réglera ce genre de détails plus tard.

Avant d’embarquer dans le car vers Sulh dont je ne connais rien, je fais le plein de K7 pour mon walkman, et j’achète aussi 2 incontournables du moment parmi tant d’autres, mais faut bien choisir, donc le déjà ancien « Double Fun » de Robert Palmer, et aussi son tout récent « Clues ».  Pourquoi ? Pour les 3 tubes qui s’en dégagent. Dans le car, à part 4 jeunes réellement travailleurs, il n’y a que des branleurs comme moi, plus ou moins étudiants, on va bien se marrer.

La route est longue, les liens se font, tout en roulant on danse, mes K7 passent en boucles et ça chante et lève les bras sur « Johnny and Marie », « Looking  for Clues », et le « Every Kinda People » (doo doo doo doo, doodoodoo) qui va me faire de plus en plus aimer la bière.

« Double Fun » porte bien son nom, j’ai l’impression que le photographe de la pochette s’est un peu inspiré de Hooper. C’est fun, c’est frais, c’est joyeux. Et ces maillots de bain abandonnés sur la margelle me donnent envie de voir ce qu’il se passe sous l’eau.

Proche de la frontière tchèque, Sulh est une petite ville de province en pleine montagne, moche, sans intérêt, qui attend avec impatience l’arrivée de la neige pour se détendre. Autant dire que pour les jeunes qui s’y ennuient l’été, notre groupe représente une véritable attraction à tous les sens du terme. Nous sommes accueillis à bras ouverts.

Trois heures quotidiennes par jour, nos obligations syndicales journalières d’amitié entre les peuples nous baladent d’usines en entreprises. Ça le fait sans forcer, ni propagande. Mais nous avons une tout autre idée de l’amitié entre les peuples, et ça se passe le soir, dans les bars ou les MJC locales, avec la jeunesse allemande. Ce sont plutôt des ados, entre 15 et 20 ans, curieux de tout, avides de savoir, et connaissant déjà énormément des choses du monde, pourtant tellement naïfs mais bougrement excités par cet évènement récent : la France est devenue socialiste, et ils vont bientôt pouvoir s’y rendre !

Dans notre gloubi-boulga d’esperanto sauce anglo-franco-germanique, pas facile de leur faire comprendre que ce n’est pas le même socialisme, et d’ailleurs il y a du chômage. Heureusement, la musique détend les mœurs, et d’autres parties du corps aussi. Les allemands de l’Est n’ont pas officiellement accès à la musique de l’Occident. Alors, nos K7 font un malheur, les miennes un peu plus car grâce à des radios pirates écoutées en secret, ils connaissent et en savent plus que moi sur Robert Palmer.  Les jours s’écoulent trop vite, ces jeunes filles et garçons allemands nous touchent, on échange nos adresses, car ils sont sûrs de venir nous voir.

Bientôt.

Le dernier soir, j’ai décidé d’offrir mes précieuses K7 à Hanna et Frieda. Dans nos accolades et embrassades, elles me promettent de venir en France me les rendre. J’enregistre leur visage car elles sont bien jolies Frieda et Hanna, et je sais que je ne les reverrai jamais.

Sur la route du retour, un trait de lumière musicale bloque un peu le rideau de fer se fermant derrière nous, et ça fait doo doo doo doo, doodoodoo.

7 ans plus tard, je n’ai rien racheté de Palmer, mais je pense souvent à ces presque amis laissés là-bas.  Et ce 9 novembre, encore plus, quand le mur de Berlin s’effondre enfin. Malgré le magistral Rostropovitch qui célèbre sa chute sur du Bach, je pense à une autre musique.  A travers ces trous à présent béants qui laissent passer ces assoiffés de délivrance, je suis sûr que mes amis de Sulh sont là, wallkman certainement vissés aux oreilles, avançant en dansant sur « Every Kinda People ».

Les paroles étaient prémonitoires, ou tout simplement universelles car le monde ne rêve que d’amour, de liberté et d’humanisme. « United Colors », dit d’ailleurs depuis un petit moment une marque de pulls italiens.

C’est en Italie d’ailleurs, à Venise l’été précisément, que l’année suivante le destin me fait furtivement croiser mes souvenirs. Loin du centre surpeuplé, dans les ruelles calmes, je me pose tranquille à une terrasse ombragée d’un café, face à un joli voilier amarré au canal. Moment suspendu à peine dérangé par un homme qui par le ponton en descend, costume et chapeau en lin gris clair, négligemment élégant, se dirigeant vers la terrasse où je suis. En s’asseyant à la table d’à côté, il ôte son chapeau. Les modes passent vite, et l’homme est presque incognito, car on l’a un peu oublié.

Pas moi.

Je suis assis tout prêt de Robert Palmer, qui me rend poliment le sourire connivent que je lui ai esquissé.

J’aurais pu, mais pour ne pas le déranger, je ne lui ai pas adressé la parole. Juste dans ma tête ce doo doo doo doo, doodoodoo, suffisamment fort pour qu’il comprenne que ses quelques notes innocentes fredonnées, ont peut-être participé au changement d’une partie du monde.

Et ça, ça me fait du bien d’y croire.

 

Alain Terzian
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Alain Terzian est concepteur-rédacteur.Quand il n’écrit pas d’autres récits pour Écoutons nos Pochettes, il partage partis pris et sentiments sur @auteuretsentiments.

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