Tout le monde danse, petits et grands. Parfois des femmes dansent avec des femmes et des groupes de mecs dansent en cercle en rigolant, une canette à la main. Les danseurs ont bonne figure sous l’éclairage des guirlandes multicolores. Certains sont bronzés, d’autres rouge homard, chacun s’arrange comme il peut avec son épiderme, un net désavantage pour les nordistes cependant.
L’orchestre joue vraiment moyen et enchaine avec une facilité déconcertante Passo doble, Michel Delpech et hard rock, le chanteur est habillé comme pour faire du patinage artistique mais bizarrement cela n’a pas d’importance. Tout le monde se déhanche sur C’est c’est Célimène, enchainé avec Toucher la chatte à la voisine : Y a vraiment un truc que je ne m’explique pas, un truc bon enfant : On s’amuse on drague on boit. L’air est saturé du sable de la piste de danse qui vole sous les pas des danseurs, l’odeur est celle du vin rouge, du pastis et de la chaleur de la journée à peine dissipée.
Pendant un morceau d’AC/DC (She’s Got Balls), je la vois du haut de mes 16 ans danser au milieu d’un groupe avec une bière à la main, un short en jean et en haut un T-Shirt qui laisse plus deviner qu’il ne cache, son visage est hâlé sous le soleil du bal. Je la fixe car elle ressemble à la guitariste des Runaways, Joan Jett.
Là tout s’enchaine vite, trop vite selon mes standards habituels de drague. Je suis timide avec des travaux d’approche un peu lents genre « tu fais quoi demain on peut aller au ciné, tu lis quoi en ce moment, tu préfères avoir très chaud ou très froid ?» Mais là elle voit que je la regarde avec insistance et elle s’avance en pointant un doigt sur moi tout en continuant à danser, m’agrippe par mon ceinturon et me traine sur la piste. Je danse comme un sac, je ne sais jamais quoi faire de mes mains qui au mieux pendent comme des gants de toilette mouillés. Ça l’amuse beaucoup, elle colle mes mains sur ses hanches et danse en plaçant sa cuisse entre mes jambes avec un bras en l’air, le poing vers le ciel. Sa voix essaie de couvrir le bruit de l’orchestre, elle hurle :
-Je m’appelle Annick et toi ?
Pas le temps de répondre nous sommes entrainés dans une chenille gigantesque, je suis scotché à elle et je la suis jusqu’au bout de la nuit.
Le lendemain, malgré deux Dolipranes ma tête bourdonne encore. Je me souviens qu’à un moment de la soirée après le bal, j’étais sur le dos et au-dessus de moi c’était la chevauchée fantastique, la walkyrie. Je jure qu’au pic de la chevauchée elle poussait des cris de cowgirl mais elle me dira plus tard qu’elle pensait surtout à une moto genre Kawasaki 500 (Annick dit 500 Kawa). Pour moi cette comparaison c’était flatteur.
A la plage son maillot une pièce est rouge, c’est un phare qui me guide dans mes moindres mouvements, je vois tout en rouge : la mer, les galets, le ciel, ma tête. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas : cinéma en plein air, golf miniature, parties de flipper au tabac du Borrigo rythmées par le Juke box et surtout … les chevauchées héroïques.
Puis un jour je reçois comme un sac de glace sur ma tête, quand elle me dit :
-Je pars en vacances !
Ça me semble plutôt incongru vu que les vacances c’est ici à Menton 06.
Elle prend un congé de la boutique où elle travaille et m’explique :
-JB est rentré, enfin ! On part en Italie.
JB le fils du garagiste ! Celui que l’on surnomme « JB je bourre », pour moi une brute épaisse, un analphabète. Je ne comprends pas.
-Tiens, je t’ai acheté un cadeau, un souvenir qui te fera penser à moi…
Je regarde le disque qu’elle me tend, le groupe s’appelle Montrose et le titre, Jump on it, est aussi lourdingue que la pochette avec ce maillot de bain rouge en gros plan ! Je fais la gueule.
L’album, avec ses morceaux aussi nuls que je pouvais le craindre, restera bien rangé dans ma collec’, scotché à la lettre M entre Mahavishnu Orchestra et les Moody Blues.
Le lendemain par le balcon de chez moi, je la vois passer à moto derrière JB. Il a acheté une 500 Kawa ce con. Pendant ce mois d’août, chaque fois que je regarde cette pochette je revois le maillot rouge et le visage d’Annick au-dessus de moi pendant nos chevauchées…
C’est fou comme j’étais romantique à 16 ans.
Alain Artaud
