Nous sommes tant de paysages traversés, nous sommes tous les visages que nous avons croisés, aimés, nous sommes une multitude d’événements anodins ou grandioses, nous sommes notre part d’ombre et de lumière, un mille-feuilles d’expériences diverses, d’images, de mots, de sensations, un tourbillon génial et fougueux, chaotique, imprévisible.
Je ne sais pas pour vous mais moi je pense être aussi constituée de notes, de mélodies, de disques. Toutes les musiques écoutées durant mon existence sont compilées en mon for intérieur et je me souviens avec précision de chacun de mes éblouissements musicaux. « Deep Cuts », deuxième album du groupe suédois The Knife, paru en 2003 chez Rabid Records, est l’un d’entre-eux. À cette époque, la pochette me paraissait affreuse avec ses banales bandes de couleurs. Un mini arc-en-ciel entre les mains, toujours tenu à distance, me faisant ressentir une sorte de tristesse molle et culpabilisante, parce que, justement, ces couleurs, je les empêchais d’entrer dans mon cœur.
Été 2010. La vie dans mon corps enceint. J’ai pris vingt kilos, je crève de chaud, je fais de la rétention d’eau, je passe mes journées à dormir, pleurer, manger. Je me lève parfois au milieu de la nuit pour dévorer des bocaux entiers de cornichons. Au-delà de ces désagréments somme toute assez ordinaires, c’est une peur violente et incontrôlable qui s’empare de tout mon être. Épuisée, j’assiste à mon propre effondrement physique et psychique, sans pouvoir réagir. J’ai peur de l’accouchement, peur de la mort, peur d’en parler, peur du jugement des autres. Je ne sais pas comment m’improviser parent, je ne sais pas comment on procède. Et puis les traumas du passé refont surface, me filant son lot de crises d’angoisse difficilement supportables. Deviendrai-je une bonne mère alors que je suis moi-même une petite fille perdue et que ma propre mère ne peut plus être à mes côtés ? Est-ce que je saurai m’occuper d’un bébé alors que j’arrive à peine à m’occuper convenablement de moi ? Heureusement, les hommes de ma vie veillent, rassurent. Le père de l’enfant à venir, mon père, mes frères. Et durant ces semaines de repos forcé, je me gave de musique (pas seulement de cornichons). Une fois de plus, la musique me sauve de quelque chose, elle m’aide à prendre du recul, elle facilite ma respiration. J’écoute plein de disques, dont celui de The Knife,
« Deep Cuts ». La chanson « Pass This On », envoûtante, hypnotique, m’émerveille à chaque écoute et, tandis que je danse sur ce titre, avec un semblant de sérénité, une espèce de légèreté retrouvée (malgré mon allure de baleine), je sais, je sens, qu’un petit être humain s’apprête à faire son apparition, et cette idée m’effraie un peu moins.
Quand ses deux yeux noirs rencontrent les miens, rien n’est plus déstabilisant, mystérieux ou violent. Cette enfant me paraît curieuse, belle, étrangement calme. Quelque chose s’éclaire. Les plis de nos peaux se confondent, s’échappent au-delà du blanc ; ça irradie. Je deviens pour toujours la lumière trash des néons dans cette salle des naissances, je deviens pour toujours la lampe bleutée dans la chambre à l’étage de notre maison, je deviens autant folie que force, autant trouble qu’apaisement, je deviens ces éternelles zones de flottement, je deviens le cœur d’une nuit sans fin, je deviens ce cri qui hurle pour la vie. Alice. Alice Melody dans mes bras. Toutes les couleurs de cette pochette sur elle, ma fille, et aussi sur moi, sa mère.
Blandine Bescond