Tu es en total jet-lag. Tu rentres d’un voyage pro à l’autre bout du monde, avec une crève pas possible. Antibiotiques pour affronter l’hiver parisien de 1995. Il pleut, mais même pas mal, tu sors encore ce soir. La musique est bonne au Bus ou au Moloko. Tu te nourris de nouveautés pop qui déboulent de partout. Les bières et les antibios ne font pas bon ménage. Ça tourne dans ta tête quand démarre Nineteen Seventy Nine. Sa vague douce balance ton cerveau. Un vrai flash de morphine.
C’est la première fois que tu entends les Smashing Pumpkins. Bonne princesse, une fille t’a soufflé leur nom devant ton visage ravi. Tu ne comprends pas grand-chose aux paroles, sauf 1979, mais ça te plaît.
Des bribes de cette année remontent : la bande, les fêtes, la fac, les premières bagnoles, surtout les motos. Les virées, l’alcool, la drogue, les amours et cette liberté jurée éternelle. En Californie comme dans le sud de la France, même insouciance, même envie de vivre vite, mourir jeune, et penser à ceux qui restent sur le bitume. Demain sera plus joyeux.
Au réveil, rituel matinal de l’époque : M6. Les Pumpkins n’ont pas tardé à débarquer sur ton écran. Leur clip achève de t’envahir. Wow que c’est bon !
Tu files à la Fnac écouter l’album. Un double disque joliment ficelé, graphiquement inspiré par Méliès. Mais rien ne t’accroche autant que 1979. Tu viens d’en tomber en amour. Pourtant, tu reposes l’album. Sans savoir que le temps fera le reste : chaque fois que la chanson ressurgira, la même joie, la même morphine. Le hasard d’une écoute à la radio, ou lors d’une fête, ou sans prévenir, comme ça dans ta tête. Et chaque fois cette impression de flotter sur une douce vague californienne.
Quarante ans plus tard, tu es installé dans le carré d’un Thalys qui te ramène à Paris. Mauvaise pioche : une horde de filles BCBG débarque, de retour d’un week-end bruxellois. Adieu l’espace pour tes jambes.
Cette jeune femme n’a rien de spécial.
Jusqu’à ce qu’elle s’installe face à toi et détache ses cheveux. Les genoux se frôlent, on s’excuse. Tu lèves les yeux au-dessus de ton bouquin. Et là, sans comprendre pourquoi, Nineteen Seventy Nine se déclenche dans ton cerveau.
Deux mots pour plaisanter, sans conviction, puis le silence. La chanson, elle, continue.
Elle pousse son sac sous la tablette pour te libérer de l’espace. Tu remarques ses mocassins blancs, sa chemise en dentelle et sa surchemise en jean, comme une envie de rock dissimulée sous les convenances : ce job qu’elle aime encore, ce mari qu’elle aime toujours, enfin c’est ce qu’elle doit se répéter souvent.
Tu observes ses mains. À droite, alliance, gourmette et bracelets racontent sobrement une vie rangée. À gauche, deux bagues ostentatoires s’expriment en captant la lumière. Cette main bouge, respire, c’est elle qui commande. C’est elle qui passe et repasse dans ses cheveux.
Tu l’imagines adolescente, Nirvana, Oasis, forcément les Pumpkins. À chanter sur les tables dans les fêtes, se jurant ne jamais changer. Au fond, ses héroïnes s’appellent Louise ou Thelma. Il suffirait d’une rencontre, d’une bulle de liberté. Ce qui se passerait à Bruxelles resterait à Bruxelles.
Le train entre en Gare du Nord. Une heure trente à inventer la vie des gens, c’est court.
Ses amies plaisantent : « On a raté plein de trucs à Bruxelles, faut revenir ! »
« Oui ! » répond-elle en plantant ses yeux dans les tiens, comme si elle sentait que je la devinais. « On laissera les maris et les enfants et on ira voir Matisse. Et on se le fera, ce bain de bière ! »
Tu découvres ses yeux en amande, ses lèvres galbées, sa voix un peu rauque. Ton sourire ne reçoit rien en retour. Seulement cette onde qui te transperce, agréable, tellement Nineteen Seventy Nine, et qui te trouble totalement.
Elle s’appelle Justine.
Ce n’est pas elle qui te l’apprend, ce sont les Pumpkins qui te le chuchottent:
« Justine never knew the rules. »
Alain Terzian