Aphex Twin

Richard D. James Album

John Raby

Aux pieds Kéta !

Reviens ici MD !

Couché Subu !

Dans le technival, nombreux sont les molosses baptisés du nom d’une drogue pour attirer le chaland. Moi et mon pote errons à la recherche d’un corniaud qui s’appellerait LSD. Juché sur des semelles compensées, un cyberpunk avance dans notre direction d’une démarche de robot. Deux cornes de métal boulonnées sur son crâne, l’homme inspire confiance. On l’interroge. Il indique un camion.

Le propriétaire du camion s’active à préparer une potion. Il avale un sucre puis roule une pelle à son chien qui s’agitait à ses pieds. L’individu n’est que malice. Il nous recommande sa femme.

Sous nos pieds, l’herbe disparaît derrière un tapis de sol. Devant nous, une chambre de petite famille modèle semble tombée du ciel, en plein milieu d’un décor de Mad Max. Un gigantesque cube ouvert avec des couleurs pastel sur ses faces internes.

À l’intérieur, une longue robe gris taupe tombe sur une carrure de menhir : la maman. Au centre de la pièce, un landau immaculé d’où dépassent de petites mains violettes : le bébé. Respirer les effluves de l’endroit suffirait-il pour vous faire décoller ?

Une fois le bébé endormi, la maman prend notre commande. Des sillons à la verticale lui balafrent les joues. Une acné carabinée.

« Et… ils sont bons ? » qu’on demande comme deux faisans.

D’une voix gouailleuse, la marchande interpelle une tente derrière nous. Ou plutôt, deux bâtons plantés dans le sol pour tendre une bâche.

« Hé ! Y sont comment les Tintin et Milou ? » qu’elle gueule.

Une toute petite tête rognée comme un Giacometti apparaît lentement, très lentement. La grimace qu’elle adresse, accompagnée d’un râle de phase terminale, aurait dû nous mettre en garde. Mais on a tout pris quand même, pour faire les fiers.

Le cortex préfrontal d’un adolescent serait, d’après les spécialistes, toujours en cours de maturation. Notre triste exemple ne fait que le confirmer.

À la nuit tombée, le produit est monté avec fulgurance. Depuis, je reste distrait par un panache d’herbes. La motte de terre qui en est la base est accrochée au pied d’une barrière tombée à la renverse. La forme coudée de la barrière devient celle d’une trachée. Une trachée de caniche à poil vert. Ses poils sont les herbes. Sa truffe est la motte. La bête s’éveille. Ses reniflements appellent un rire dangereux. Ma bouche ne peut absolument pas suffire.

J’émets un couinement d’appréhension. Je cherche une clope pour me distraire. Dans la flamme du briquet, mon pote m’annonce qu’il est une « machine à churros ». Il doit sa découverte à quelques étrons qu’il vient de déposer à la lisière de la forêt. La pleine lune ne lui éclaire qu’un œil. Sa capuche date de l’Inquisition. C’est lui, le Nom de la Rose.

On rejoint la route qui longe le technival. Gyrophares bleutés police. Fini de rire. Un camion aurait reculé dans une poubelle alors que quelqu’un comatait dans les déchets. Sous la pression, le type aurait éclaté et en serait mort. Plus loin, dans la forêt, un bras a été découvert.

« On n’est pas encore sûr de son propriétaire » rapporte une musaraigne en treillis.

Les kicks techno, hardcore et gabber, tous provenant des murs de son qui encerclent le champ, s’entrecroisent de plus belle. Sous leurs feux croisés, j’aurais poussé un cri dans une pose étrange.

Des étendues vertes et mauves et beaucoup d’oxygène ce soir. Me voilà en chemin pour le Festival de Carhaix situé à une bonne heure de marche depuis le technival. Chacun de mes pas représente une conquête. Je me sens dans la peau d’un empereur romain. C’est tout le décor qui bouge selon l’inclinaison de ma tête.

En moi résonne un cri : « Enfin, je suis l’écliptique ! »

Béret, sandales, 45 appareils photo accrochés autour du cou : mon oncle et sa carte de presse en pendentif m’interrogent, insidieux. C’est son humour le doigt crochu.

« Mate un peu ses pupilles ! Regarde ! »

Je ne reconnais aucun de ceux qui rient autour de mon nez. Je m’échappe sans demander mon reste mais mon chemin est coupé par deux types qui roulent sur le bitume. Un crâne émet un bruit mat.

Clameur des gens : « Woooh ! Arrêteeez ! »

L’oxygène s’agglomère, se comprime, fait des pâtés : panique… Je suis récupéré in extremis par des guimbardes, une flûte à coulisses, un tambourin, des cloches tubulaires, des orgues de cathédrale et des noix de coco au galop. Une authentique symphonie toute de guingois. Sous son influence, la bagarre émet maintenant sa propre lumière. C’est LA bagarre que toutes les bagarres ne font que répéter depuis les macaques de 2001. J’ai devant moi une émouvante parabole.

L’hymne qui a sacralisé cette baston provient du camion de Rudy. Rudy Lapin Joyeux. Rudy quitte Goa l’été pour vendre des fringues flashy en Europe. Je me suis bien amusé sur sa boîte à rythme tout à l’heure. À présent, il râle contre les clients qui ne respecteraient rien et feraient tomber ses articles. Le lapin me jauge du regard. Il flaire de suite la molécule. Je lui demande quelle est la musique qu’il vient de passer.

((((((((((APHEX TWIN))))))))))

Le nom crible ma cervelle d’une pluie d’épingles. Rudy veut me montrer. Il fouille dans son barda. Il me tend un boîtier. J’ai sous les yeux la substance personnifiée. Celle qui me travaille. Cette tête maculée d’autobronzant, comme elle palpite ! Des vrilles animent sa peau imprimée. L’amplitude de son sourire ne fait que grandir d’une joie toujours plus menaçante. Au verso, un étalage de churros pour cannibale : la totale.

Rudy relance le disque et je me retrouve à rire sous les pressentiments en rafale. Le premier titre démontre que les bébés sont les vrais héros, le second que la mort ne peut être qu’une femme… J’aligne des phrases, confortablement assis avec mon café, bien que ce soit tout autre chose : l’acide, c’est la régression préverbale.

Ohm = Areuh.

27 ans après, la molécule ne coule a priori plus dans mes veines bien qu’elle ait laissé sa marque : encore ce matin mon croissant m’a souri. Ma fille, elle, côtoie Aphex Twin depuis qu’elle est minuscule. Je me suis persuadé que cette musique s’adresse avant tout aux enfants, à l’état magique, souverain de l’enfance. Les enfants me donnent raison. Ils en redemandent. Qu’il est plaisant d’improviser des histoires de fées et de méchants sur son électro schizo !

Je veux dire, la gueule sur Richard D. James Album, qui c’est, sinon le croque-mitaine ?

Raby, juillet 2026.

 

John Raby
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John Raby a gratouillé et pianoté un temps, et puis il a essayé de dessiner aux Beaux-Arts pour finalement passer une thèse sur Deleuze à la fac. Après ça, il a écrit sur Zappa et Talking Heads. Il se consacre désormais à l’univers de Björk et collabore à Ecoutons nos pochettes (Jimi Hendrix/Electric Ladyland).

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