Ça se passe vers ces années, quand le rock commence à se punkiser. Alors, puisqu’il n’y a pas de futur, autant tout oser. Comme décider de ne plus jamais payer pour assister à des concerts. Et ça marche ! On entre par des portes dérobées, ou bien on file une obole au gardien qui nous ouvre, ou encore on escalade. Mais notre spécialité est de casser les grilles. En meute. Et personne n’ose nous arrêter. Alors, on court en hurlant de joie jusque dans la salle ou le chapiteau, comme les meilleurs fans en retard. Les choix sont éclectiques : Status Quo, Rory Gallagher, Franck Zappa, Supertramp, on va voir à pas peu près tout ce qui se produit à Marseille, et gratos. Ce soir-là, pas bégueule, c’est Véronique Sanson. Perso, je connais à peine quelques- uns de ses titres, qui font surtout fondre mes copines. Bien jolie, une voix de killeuse, mais c’est surtout ce côté gentiment rock qui me séduit. Je ne sais rien de sa vie et je m’en fous.
Lorsqu’on pénètre en force, étrangement, la foule nous applaudit. On a nos fans. Dans le vacarme de notre arrivée, on distingue à peine la chanson que Sanson vient de commencer.
Puis enfin le calme, tout le monde écoute la star. C’est électrique. Je découvre le morceau. Les mots me percutent. « Pour que j’aie un sourire Sans limites », chante-t-elle, « Ils me donnent d’étranges médecines, qui vont du jus d’orange, à la cocaïne…», alors là, le public ovationne ces derniers mots interdits. Je suis sur le cul. J’entends évidement jus d’orange-à-la-cocaïne, comme on dit vodka-pomme. La drogue ne m’intéresse pas, mais je n’en n’ignore rien car autour de moi ça tape sévère. Naïvement, je pensais que c’était pour les marginaux, et là je comprends que c’est d’un usage universel. Mais pour moi, mon stimulant va devenir la Véronique Sanson, et pour un paquet d’années. Je me procure son dernier album, Vancouver, écoutant en boucle Étrange Comédie. C’est un album studio. Pourtant cette photo me rappelle exactement ce moment suspendu pendant mon concert volé : elle y est passionnée, habitée, narguant de sa voix son piano dont elle fait ce dont elle a absolument envie. Je vais bouffer ses albums précédents et accrocher des pépites dans ma play-list. Les suivants me laisseront sur ma faim, pas grave, j’ai engrangé dans ma tête ce que je pense être le meilleur d’elle.
Les années passent, et sans le chercher, au hasard des infos, je découvre qu’elle avait été avec Michel Berger, (pff, ah ben merde alors), qu’elle s’était taillée d’un coup d’un seul avec Stephen Still aux États-Unis ( You’re rock baby !), et qu’elle en avait chié des ronds de chapeau avec cet homme violent (enfoiré !). Voilà, c’est tout. Mais surtout, je découvrais que ses plus belles chansons avaient été écrites avec les larmes de son cœur trop fracassé.
Émotion et respect.
Laissons couler le temps, oublions sa Palmaderie, certainement sincère : la Sanson demeure, avec ses plus belles chansons qui sont gravées dans notre mémoire collective.
Et puis le temps est joueur.
Bien des années plus tard, je viens assister à la remise des diplômes de l’École de Management de la Filière Musicale de mon ami Daniel. On est dans la cour gazonnée de Warner Music. Daniel tient à me présenter un ami, presque son mentor, qui fait parfois des masters class aux étudiants. C’est un monsieur très élégant, à l’œil vif, au poids au moins de 20 ans mon aîné mais en fait, 1000 fois plus quand je vais découvrir ses 1000 vies musicales. « Bernard je te présente Alain. Alain, je te présente Bernard de Bosson. »
Hein ? de Bosson ? LE de Bosson ? Nom de dieu ! Celui qui a découvert Véronique Sanson, et fait produire ses premiers albums ?
Le courant passe aussitôt, et sa langue n’attendait que cela pour se délier. Il me raconte son ascension d’abord coursier chez Barclay, puis Directeur artistique, puis Polydor, puis PDG de Warner France. Il me raconte son poulain Michel Berger, qui pisse avec panache des morceaux pour les autres. Il me raconte qu’un jour, Berger vient avec sa chérie Véronique, et qu’il voudrait bien qu’il tende l’oreille sur ce talent. Il me raconte comment il a aussitôt été subjugué par cette jeune prodige. Il dira : « Si on ne signe pas cette artiste, je vous tue. », enchainant aussitôt la production de son premier album, le bien nommé AMOUREUSE, avec le splendide Bahia. La vie de Bernard est une encyclopédie du monde de la musique. Il poursuit avec cette fois où Still est dans son bureau, et qu’arrive Véronique. Et comment la foudre s’est abattue sur les deux tourtereaux, avec 3 jours de cavale clandestine amoureuse, puis la fuite aux USA, en prétextant à Michel Berger qu’elle descendait juste acheter des cigarettes…
Il m’explique aussi comment, le cœur brisé entre ses deux amoureux, Véronique et Michel vont s’écrire des lettres d’amour par chansons, et tubes !, interposés.
J’enregistre les récits de Bernard de Bosson, qui ne tarie pas d’autres histoires extraordinaires de son métier de manager musical.
S’il savait que j’avais cassé les grilles d’un concert pour assister à mon premier Live de sa protégée…Je m’y revois, et j’ai l’impression que mes doigts touchent la pochette de Vancouver.
Je bois ses paroles, mais lui a soif.
Il commande un jus d’orange. À la cocaïne, Bernard ?
Alain Terzian