Jimi Hendrix

Electric Ladyland

John Raby

Vacances d’été 1990. Festival interceltique de Lorient. Le long des parcs du centre-ville, il est question d’un mec que l’on surnommerait « Duvet » en raison du seul vêtement qui recouvrirait sa nudité. Il a quand même un chillum accroché à sa ceinture…  ajoute quelqu’un, goguenard. Une peur panique me taraude. Je ne veux pas qu’on aille voir « Duvet ». Je crains que mes parents, avides de psychédéliques, ne se laissent tenter, et qu’on ne puisse plus prendre la voiture pour rentrer. Mon papa voit rouge. Mes pleurs inspirent une punition. Me voilà privé d’Hendrix pour une semaine.

D’autres larmes me sont montées quand des « grands » de CM2 se sont moqués de mon guitar hero. Selon eux, Hendrix ne serait pas aussi élégant que leur Axl RoseIl n’a pas des baskets aussi géniales ton Hendrix, hein…  Ils me mettent leur magazine sous le nez. Imbéciles : Hendrix est le plus fort de tous. Personne ne peut le battre ! Sa Stratocaster crache du feu !

Au collège, mon adoration a bien failli m’attirer des ennuis. Heureusement, ma mère m’a dissuadé de lui emprunter sa veste en jean ponctuée de roses. J’espérais ainsi me rapprocher de la tenue du guitariste dans le livret de « Band Of Gypsys ». Déjà que je porte les cheveux longs, je me serai certainement fait lyncher. Chouette, ma rentrée en sixième…

D’ordinaire, les boulangères me prennent pour une fille (Et pour la petite ça sera ? ). C’était mon surnom à l’école : « La Fille ». On vit dans la banlieue nord d’Auxerre – pas à San Francisco ! La mode est au « BOUM BOUM » de l’Euro-Dance dans la 205 Gti Tuning du grand-frère. « No no, no no no no, no no no no, no no there’s no limit! » Crâne tondu et l’œil mauvais: telle est la norme.

C’est que, déguisés en hippies, mes parents ont formé une bulle temporelle dans laquelle je grandis. Situé au onzième étage d’une tour HLM, la pochette solarisée d’ « Are You Experienced ? » contraste avec le papier peint glauque de notre salon. Encens, patchouli et shit marocain achèvent le décor. Même notre Ford Taunus date de 1970.

Nico, Iggy, Morrison, Dylan, Sitting Bull… toutes les idoles sont soigneusement punaisées autour de notre lieu de prière : la chaîne-hifi. Il faut bien la nourrir. Aussi, chaque début de mois, de nouveaux disques enrichissent notre collection. RMI = Jackpot ! La musique emplit la pièce, mais le frigo lui reste vide.

Les hippies n’ont pas fait que l’amour et de la musique. Ils se sont accessoirement autodétruits. Et leur descendance auxerroise suit leur exemple. Les voilà chômeurs et camés jusqu’au trognon. Dans mon salon.

Pour m’évader, j’ai pris l’habitude d’écouter de la musique au casque. Assis en tailleur, j’oublie ce qui se passe autour de moi, le regard plongé dans des images que je ne comprends pas toujours. Qui c’est ce clochard sur la pochette de « Tonight’s The Night » ? Et ce vieux qui n’a même pas fini sa banane sur « I’m Your Man » ?

« Electric Ladyland » reste mon disque préféré. Il fait honneur à la pochette anglaise qu’Hendrix pourtant détestait (ça, je ne l’ai su que plus tard). Une photographie de dix-neuf femmes nues. Parodie ratée du Bain Turc ? Ratée à coup sûr. Pourtant, il se dégage de ces présences, dont certaines sourient à l’endroit de l’objectif, une énergie maternante. Elles ont toutes l’âge d’être maman. C’est mon psy qui le dit.

J’ai fait connaissance avec chacune d’elles, tout comme j’ai fini par apprécier les moindres détails de la musique. La joie du public sur la version longue de  « Voodoo Chile », ainsi que les petits reniflements de camé sur « Rainy Day, Dream Away ».

Ce disque est une inexorable plongée dans l’infini propre à la nuit. Cette descente que je retrouverai dans Apocalypse Now. Bien sûr, je ne conceptualise rien de tout ça. Je ne suis alors qu’un gamin. Tout est confus et puissant. C’est l’âge d’or.

Le final me fait quitter non seulement Auxerre, mais surtout la planète Terre. Cette fameuse épopée qui frise le quart d’heure: « 1983… (A Merman I Should Turn To Be) ». So, down and down and down and down and down and down we go…  Le disque se finit sur une tempête de sable. Je retire le casque. Une tranquillité s’est invitée dans mon cœur. Je sais qu’il existe une autre réalité.

Plus tard, je découvrirai que le guitariste avait envisagé une autre pochette pour son chef d’œuvre, mais que personne ne l’avait écouté. Une photo du trio Jimi Hendrix Experience en compagnie de deux enfants, à Central Park. On y découvre un Hendrix souriant, assis sur un gigantesque champignon de bronze : une sculpture en hommage à Alice aux Pays des Merveilles. Un garçon à la mine sérieuse se tient sur ses genoux. Tous les enfants sont des sorciers vaudous.

John Raby
Récits aléatoires
Récits par artistes et auteurs
Retour à l'accueil

John Raby a gratouillé et pianoté un temps, et puis il a essayé de dessiner aux Beaux-Arts pour finalement passer une thèse sur Deleuze à la fac. Après ça, il a écrit sur Zappa et Talking Heads. Il se consacre désormais à l’univers de Björk.

Ouvrir le chat
1
Contacter Écoutons nos pochettes
Bienvenue sur le Chat de Écoutons nos pochettes.
Merci de laisser votre message, je vous réponds dans les plus brefs délais.
Gilles de Kerdrel