Throbbing Gristle

20 Jazz Funk Greats

László

« You changed the story and you

Tried to tell me it’s mystery

But I know what we have is someone else’s history »

 

20 Jazz Funk Greats de Throbbing Gristle : simplement la pochette la plus ironique de l’histoire ? Peut-être. Genesis P-Orridge, Cosey Fanni Tutti, Chris Carter, Peter « Sleazy » Christopherson pris en photo à Beachy Head dans le Sussex. Tous les quatre aux bords d’une falaise, Cosey arbore même un large sourire. Celui de Chris et de Sleazy est plus discret. Seul Genesis est un peu plus fidèle à lui-même, il ne sourit pas, mais il ne fait pas ouvertement la gueule non plus. Une pochette comme un piège ? Pour mieux attirer un auditeur innocent qui ne connaîtrait pas la radicalité du groupe ? Des fleurs, une voiture. Dans le fond, la mer du Nord — et des vêtements quasi printaniers. Le titre annonce quelque chose qui ressemble à une anthologie. Mais la pochette ne tient aucune de ces promesses. La musique enregistrée par Throbbing Gristle est tout sauf naturelle, tout sauf printanière. Elle n’a rien de naturel. Avec ces quatre-là, vous pouvez même le chasser aussi violemment que vous le pouvez, aucune chance qu’il revienne au galop. Il sera mort en route.

Il ne fait aucun doute que 20 Jazz Funk Greats est un album moins sombre que d’autres de Throbbing Gristle mais les sons y sont lourds, l’ambiance est étouffante. Elle correspond à l’atmosphère de l’Angleterre qui entre lentement dans le règne de Margaret Thatcher. Les beats de Throbbing Gristle terrassent quiconque les écoute : ils assènent, avec une ironie morbide, qu’il n’y a définitivement plus aucune alternative. Onze titres qui enregistrent le bouleversement d’une époque — avec toute l’inventivité qu’offre le désespoir.

20 Jazz Funk Greats de Throbbing Gristle : à chaque fois que je regarde la pochette de cet album, je pense à toi et à Londres. Un jour d’avril 2024. Ce n’était pas vraiment le printemps. Un printemps qui ne voulait pas tenir ses promesses, comme Genesis, Cosey, Chris et Sleazy. Je regarde souvent cette pochette pour me souvenir d’un jour d’avril où nous avons pris l’Eurostar ensemble — simplement pour faire le tour des disquaires de Soho. J’avais emporté avec moi Les écrits techniques de Freud de Lacan dans ma sacoche (oui, je sais m’amuser comme un petit fou) avec Art Sexe Musique de Cosey Fanni Tutti. Et tu m’as offert un exemplaire de 20 Jazz Funk Greats chez Sister Ray, 75 Berwick Street. Les chansons de cet album ont un goût de pluie et de clopes fumées dans les rues de Londres. Ce que je ne savais pas à l’époque, c’est que cette falaise que l’on voit sur la pochette de l’album est connue pour les nombreux suicides qui lui sont associés. Comme si les quatre de Throbbing Gristle – pour ceux qui ne les connaissent pas – revenaient à ce qu’ils savent vraiment faire : regarder l’horreur en face. Derrière cette pochette bucolique, ironique (en réalité tragique derrière les sourires), qui ne tient aucune de ses promesses : la nuit qui est dans chacune des chansons de Throbbing Gristle. Soudain, le sourire de Cosey devient glaçant : la vérité est dans les cernes de Genesis. Dans la gêne que les sourires de Chris et Sleazy masquent. J’aime cette pochette parce qu’elle me fait penser à toi — dans le gris des rues de Londres, bien plus franc que le jaune faussement optimiste des fleurs de Beachy Head. Et si j’aime par-dessus tout cet album, c’est aussi parce qu’il a rendu possible – comme un point d’aboutissement qui n’arrivera que plusieurs décennies plus tard – l’existence de ce que je tiens comme la plus belle chanson jamais enregistrée : « Almost A Kiss » (il faudra attendre Part Two et la fin des années 2000). Tout ce qui est dans 20 Jazz Funk Greats prépare la route pour ce sommet glaçant — regardez la pochette de cet autre album, vous comprendrez. Avec « Almost A Kiss », plus d’ironie — les fleurs ont fané, elles ont pourri. Seulement la lourdeur des sons synthétiques, des synthés à l’agonie. Il n’est même plus nécessaire de faire semblant de sourire, de porter les vêtements les plus tristement square du monde, si tristes qu’on les croirait sortis d’une pub. Il n’est plus question de faire semblant. La voix de Genesis est déchirante, chaque son est chargé de la mélancolie la plus violente. Cette noirceur est toujours déjà contenue dans les fleurs et les sourires de la pochette de 20 Jazz Funk Greats. Ce cadeau que tu m’as offert – que j’ai ramené de Londres, tellement radical que je me demande comment les douaniers ont pu me laisser passer – est mon talisman. L’horreur me protège.

László
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László est né dans la nuit du 9 novembre 1989. Il vit entre Paris et Berlin. Il est l’auteur de « Lacan écoute les Cramps », « Dix chansons qui troublent le genre », et « Lana Del Rey. Hollywood Sadcore » parus aux Éditions de la variation.

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