La pochette est iconique: on y voit Paul Simonon casser sa basse sur scène en plein concert des Clash à New-York, en septembre 1979.
Geste fracassant, radical, définitif, qui marque à la fois la fin d’un vieux monde conservateur, signe un manifeste social pour l’Angleterre, et la rupture avec le mouvement punk alors en déclin. Mais c’est surtout l’acte de naissance de la fusion du punk, du rock, du ska et du reggae, la bande sonore d’un puissant mouvement anti-raciste outre-manche, qui s’oppose au nihilisme des punks et au racisme des skinheads.
Je suis né au milieu des deux « appels de Londres »: celui du 18 juin 1940 et celui des Clash en janvier 1980.
J’ai 16 ans quand sort ce manifeste.
Grand échassier à crête bleue, j’arbore alors tous les attributs de l’uniforme punk: épingles à nourrices, Doc Martens et cheveux en épis.
Dans la banlieue-dortoir de L’Essonne, avec mes deux complices pieds-nickelés du lycée, Fabien et Christian, nous formons le groupe Pathetic Disorder, qui s’impose sans y être invité dans les fêtes, les bals, et autres « concerts agricoles ». Brétigny n’est pas Paris : on n’y croise que des rockers piliers de comptoir miteux, entre les baby-foots et les flippers, ou des skins bornés, racistes et violents. On y lâche sans prévenir nos stridents larsens, hurlements déchainés et boite à rythme, sur les pas de nos amis parisiens les Bérurier Noir.
Pour nous, le punk est une pulsion, un cri, un rythme, une énergie, un son strident, avant de prétendre à une composition ou une improbable harmonie musicale. C’est l’appel de la révolte, la remise en cause d’un ordre capitaliste, celui de Margaret Thatcher ou, chez nous, celui de Giscard. C’est le déboulonnage des vielles idoles, des vieilles certitudes. C’est une esthétique, faite de cuir, de clous et d’épingles. C’est aussi, à l’image des fétiches Vaudous (que je rencontrerai plus tard en Afrique), une protection magique contre les craintes liées à l’âge adulte: le travail absurde, l’identité figée, le mariage, le pavillon de banlieue, le « Ca m’suffit ». London Calling, c’était l’appel de la jeunesse qui se révolte contre un monde qui entre en décadence, en crise écologique autant que politique. C’est, plus qu’une joyeuse danse endiablée, une mise en mouvement en ordre de bataille contre la fatalité d’un système des « temps modernes » chaplinesques, de la chaîne qui nous conduit vers une uniformisation des désirs, vers la société de consommation. Cet album de Clash, c’est la promesse de la fidélité à nos idéaux d’adolescents, à Rimbaud et à Artaud.
Tandis que le « vieux borgne » commence à monter ici dans les sondages, nous allons régulièrement en pèlerinage à Londres, chez des amis squatteurs, dans les concerts et les clubs Ragga, parmi les Guns of Brixton, au moment des émeutes. La fusion y est totale, magnifique. On y va en Ferry, le tunnel n’est pas encore creusé. Un vrai voyage initiatique.
A Paris, les Clash jouent à Mogador. nos billets sont pris de longue date, mais se déclare une soudaine crise d’appendicite, qui doit être opérée la veille du concert. Impensable de rater cette messe totale ! Je retarde l’opération. Le pogo et le spectacle total de nos beaux rebelles ont raison de la médecine, qui attendra.
Quelques années plus tard, la poussière des Clash retombe, laissant la place à U2, à Garbage, et à des centaines d’autres groupes.
Les années ont atténué la crise adolescente, mais, sous le cuir, la lave couve encore.
Olivier Sultan