Mon pote Phildar, avec sa gueule cassée, on n’était pas nombreux à avoir le droit de lui toucher le trou de balle. Deux ou trois élus, guère plus, autorisés à enfoncer le bout de notre doigt dans son mystérieux orifice.
On s’était connus au collège. Je l’avais tout de suite repéré avec sa longue carcasse dégingandée, perdue au fond de sa parka et de ses Rangers. Le genre blafard et taiseux. Moi, j’étais nouveau, je ne connaissais personne, et bien que je sois en 4ème et lui en 3ème, notre intérêt commun pour la colle à rustine et la musique underground nous avait rapproché. Dans ce domaine, ce type était une encyclopédie vivante, un vrai geek avant l’heure. En bizarreries sonores, pourtant, je me croyais affranchi, mais le Phildar, lui, jouait carrément dans une autre division. Quand il parlait musique, son visage impavide s’animait soudain par à-coups, comme pris de tics incontrôlables et il se mettait à bégayer d’excitation, ce qui ajoutait au pittoresque du personnage. Après les cours, on passait des heures, toujours sur le même banc, à se faire écouter des trucs sur nos walkman, dans les vapeurs capiteuses de solvant. Je trouvais que pour un type de 14 ans, Phildar, il avait quand même l’air bien cabossé par la vie.
Régulièrement, il disparaissait sans prévenir et puis, quand quelques jours plus tard, il réapparaissait, c’était à chaque fois comme si quelque chose de nouveau s’était déglingué en lui, on le retrouvait encore plus renfrogné et tordu qu’avant. Ça attisait les rumeurs. Toutes sortes d’histoires circulaient. Un jour que, prudemment, je l’interrogeais, il m’avait simplement lâché, en serrant les dents : « Un jour je le buterai ». Ça m’avait fait réfléchir. J’ai mis du temps à comprendre que c’était de son père qu’il parlait. Un flic. Je savais qu’il vivait seul avec lui et les quelques gars qui l’avaient croisé disaient que c’était un vrai taré. Moi, j’aurai bien voulu en savoir plus, mais je préférais ne plus poser de questions.
Au fil des mois, mon pote est devenu de plus en plus taciturne, absent, même quand il était là. Jusqu’à, finalement, disparaitre pour de bon. Et les rumeurs sont reparties de plus belle, essaimant aux quatre coins de l’établissement. Du côté des surveillants et des profs que j’interrogeais, rien ne filtrait, nada, silence radio. Je me suis dit merde, ça y est, il l’a fait ce con, il a fumé son père et ils l’ont mis en prison.
Mon pote bizarre me manquait.
Tout ce qu’il me restait à présent, c’était les compilations incroyables qu’il m’avait patiemment enregistrées sur des cassettes, cassettes dont il stylisait lui-même les pochettes avec des dessins ou des découpages de comics. Je les écoutais religieusement, le soir allongé sur mon lit. Une chanson en particulier m’hypnotisait. C’était une ballade à la mélodie toute simple, jouée sur un petit orgue pour enfant, le genre qu’on achète dans les supermarchés et qui fait boîte à rythme en même temps. Dans le fond, presque imperceptible, on devinait le tintement délicat d’un xylophone, autre instrument qui m’évoquait l’enfance, les berceuses. Et puis, crescendo, s’insinuait la voix étrange et chaude du chanteur, aussi suave que celle d’Elvis mais alors, d’un Elvis au ralenti, un Elvis sous Lexomil, qui fredonnerait Dream Baby Dream encore et encore, depuis le fond d’une chambre d’écho. Le groupe s’appelait Suicide, et tous les soirs je m’endormais sur cette chanson que mon ami avait stratégiquement placée en fin de cassette : Dream Baby Dream. Rêve Bébé, Rêve.
Ainsi en allait-il de ma petite routine du soir, jusqu’à ce qu’une banale affaire de commerce illicite ne me fasse exclure définitivement du collège. Mes parents, absorbés par leurs propres soucis et sans doute encouragés par les autorités, s’accordèrent – une fois n’est pas coutume – pour m’envoyer en pension. Mais pas n’importe laquelle. Dès le lundi suivant, mon père me déposait devant la grille d’un établissement sinistre, cerclé de hauts grillages, eux même coiffés de barbelés et… de caméras. Un genre d’Alcatraz pour ados turbulents. On y était parqués en divisions. Division 4ème, division 3ème etc., nos cours de récréation séparées par un grillage, encore un.
Je venais de voir le film Bad boys au cinéma, dont l’action se déroule dans une maison de correction ultra-violente aux USA. Je trouvais que ce lieu n’avait rien à lui envier. A la première récré, c’est donc adossé contre un mur, en mode « alerte maximale », que j’observe très attentivement les faits et gestes de mes nouveaux congénères. Des groupes épars qui discutent, rigolent, chahutent, pour l’instant, la routine… Quand, au fond de la cour et contre le grillage qui nous sépare des 3èmes, j’avise deux mecs qui me regardent en me montrant du doigt. Et merde, ça commence… Juste derrière eux, de l’autre côté du grillage, un grand type n’arrête pas de leur parler, il me regarde, lui aussi. On dirait qu’il les encourage. Qu’est-ce qu’il me veut celui-là ? Voilà qu’il mouline des bras dans ma direction, qu’il s’agite comme un possédé. Le plus bizarre, c’est qu’il porte une espèce de turban autour de la tête. Et puis, soudain, les deux mecs se mettent en route, droit sur moi, je les vois qui jettent de petits coups d’œil furtifs à gauche et à droite en avançant. Je me sens pas bien du tout.
« Tu t’appelles Feuillette ? ».
« P-p-pourquoi ? »
Mais quel con, pourquoi est-ce que j’ai dit pourquoi ?
« Parce qu’il y a un grand type chelou, là-bas, un troisième, qui veut te parler. Il dit qu’il s’appelle Phildar ».
Et l’autre d’ajouter « Comme les collants ».
Ça me sèche d’un coup, leur annonce. Incrédule, je regarde de nouveau vers le grillage. L’autre enturbanné qui me fait signe là-bas, qui secoue le grillage comme un forcené… Phildar ? Mon Phildar ? Je m’approche en plissant des yeux. Et putain… effectivement, c’est bien lui. Phildar, revenu d’entre les morts, et je ne crois pas si bien dire, parce qu’en fait de turban, c’est un grand bandage qu’il porte autour de la tête.
« Ben merde alors, mon pote, qu’est-ce que tu fous là, et qu’est-ce qu’il t’est arrivé ? »
Et il me raconte. Un soir, après que son cinglé de père l’avait cogné encore plus fort et plus longtemps que d’habitude, Phildar a décidé que ça suffisait et il est allé chercher la carabine dans la chambre du vieux, s’est enfermé dans la salle de bain, a pointé le canon contre son front, en le maintenant bien fermement des deux mains, et avec son gros orteil, il a pressé la détente. Comme ça. D’après Phildar, s’il s’est loupé, c’est à cause du calibre de la carabine. Moi, j’y connaissais rien en balistique, mais son histoire je la trouvais extraordinaire. Du coup la balle s’était plantée dans son front et était restée coincée là. Alerté par le bruit de la détonation, son père avait défoncé la porte et découvert son fils, couché sur le tapis de bain, les bras en croix, un bout de balle encore fumante dépassant du front. J’imaginais la scène, partagé entre sidération et envie d’éclater de rire. C’est les pompiers qui l’ont amené à l’hôpital. Là-bas, les toubibs lui ont extrait la balle du front, recousu la peau du mieux qu’ils pouvaient et enrubanné le tout d’une jolie bande Velpeau.
« Et ben ça alors, te voilà avec un deuxième trou de balle, maintenant ! »
Et on s’est marrés comme des baleines, chacun de son côté du grillage.
Le jour où ils lui ont enlevé ses bandages, avec son trou au milieu du front, ça lui a fait une drôle de gueule, au Phildar. Déjà qu’il était de guingois, ça l’a pas arrangé. Il bégayait encore plus qu’avant, mais je le trouvais toujours aussi drôle, à sa manière triste et si particulière d’être drôle, avec son humour noir, ravageur. C’est lui qui m’a proposé d’enfoncer le bout de mon doigt dans son nouvel orifice. Une sacrée sensation. En y regardant bien, on pouvait voir le truc pulser au rythme de ses battements de cœur.
De part et d’autre de notre grillage, on parlait toujours autant musique. Je lui disais que, même si cet endroit était vraiment pourri, j’étais trop content de l’avoir retrouvé. On évoquait les cassettes qu’il m’avait enregistrées. Je lui racontais l’effet que me faisait la chanson Dream Baby Dream, la seule que je connaissais du groupe Suicide. Un morceau rare à l’époque, sorti uniquement en 45 tours en 79. Je ne sais plus comment Phildar avait réussi à mettre la main dessus, parce qu’en 84, à Paris, ce single était devenu introuvable. Sur ses conseils, j’avais tout de même acheté leur album éponyme, le premier, Suicide, qui s’ouvre sur l’énorme Ghost Rider. Une pochette marquante, avec sa petite étoile rouge et ses grandes lettres noires sanguinolentes, barrées en travers de la pochette blanche. Une pochette radicale, à l’image du groupe et de sa musique, sortie en pleine période punk et à laquelle personne n’avait rien compris. En tout cas, pas grand monde. Trop sombre, trop avant-gardiste, trop bizarre.
Comme mon pote.
D’ailleurs, je me demande ce qu’il a bien pu devenir… Mais le soir, au fond de mon lit, quand le sommeil tarde à venir, il m’arrive encore de fredonner ces trois mots magiques, Dream Baby Dream. Rêve Bébé, Rêve. Et toujours, je finis par m’endormir.
Laurent Feuillette
