Au lycée je suis cette fille un peu originale et cool qui chine ses vêtements chez Emmaüs et customise ses Doc Martens avec des paillettes et des grelots accrochés aux lacets. A la maison, c’est moins étincelant. Mon père est dépressif, ma mère hystérique, l’ambiance familiale est exécrable. Ils ne se parlent plus, se heurtent, se déchirent, se haïssent, chaque phrase prononcée est une attaque, chaque mot est blessant, chaque geste est brutal, saccadé, ulcéré. Ma mère a pris pour habitude de casser de la vaisselle, ça ne la défoule même pas mais j’imagine qu’elle espère ainsi faire savoir à mon père la violence qu’il lui inspire.
Pour moi, c’est décidé, ce soir, au moindre cri, je quitte la maison, mon sac est prêt, ma fugue est organisée. Nous passons à table. Très vite, le ton monte, le peu de filtres qui leur restait s’envole avec les restes de leur intimité : mon père parle des rapports sexuels qu’ils n’ont plus, ma mère envoie voler une assiette après s’être théâtralement arraché une poignée de cheveux. C’est le moment, c’est maintenant. Je file chercher mon sac, et m’engouffre dans l’escalier en claquant la porte. Je ne cherche même pas à me faire remarquer, je ne cherche pas à leur montrer mon mécontentement par une sortie dramatique. Mon seul but est d’être loin de la maison, loin d’eux, loin de tout ça.
Je suis dans la rue, je marche, je m’éloigne de cette gabegie, de ce cauchemar qu’est devenu l’appartement familial. Il me semble entendre encore résonner les hurlements, je marche. J’imagine mes parents, n’ayant même pas remarqué mon départ, trop affairés à leurs insultes, ma sœur pleurant devant son assiette à demi pleine, qu’elle ne terminera pas. Ou peut-être ont-ils cessé net leurs hostilités lorsque je suis sortie. Ils sont là, bouche-bée, saisis, honteux. Je ne sais pas. Je m’en fous, à vrai dire. Je suis loin, protégée des heurts, du fracas. Seuls les bruits de la rue m’entourent maintenant.
La rue. Je suis dans la rue. Il est neuf heures du soir, la nuit est tombée, je suis dans la rue. J’avais préparé mon départ mais pas du tout la suite. Je n’ai aucune idée de l’endroit où je vais aller. Je marche. J’arrive sur une place. M’assoir sur un banc ? Pourquoi pas mais pour combien de temps ? Il est hors de question que je retourne là-bas. Je ne vais quand même pas passer la nuit sur un banc. Une camionnette blanche ralentit, s’arrête devant moi : « Tu veux monter ma belle ? », me dit le conducteur, la cinquantaine. Je fais signe que non, il insiste, je cours, loin.
Je finis devant une cabine téléphonique et me décide à appeler chez Jeremy, mon petit ami. Sa mère est cool et je sais qu’elle me laissera dormir là-bas. Il faut juste qu’elle ne prévienne pas mes vieux qui risquent de débouler. J’appelle. Un quart d’heure plus tard, une voiture arrive, c’est lui et sa mère. Elle nous ramène chez eux. Elle me dit qu’elle va prévenir mes parents pour les rassurer et les convaincre de me laisser dormir ici.
Nous montons dans la chambre de Jérémy, il roule un joint. Nous ne parlons pas. Le silence est apaisant après l’agitation que j’ai quittée. Et puis, il me propose de mettre de la musique. Le dernier disque de Mano Solo vient de sortir, il l’a acheté à la Fnac la veille. L’album s’appelle « Je sais pas trop ». La pochette est bleu ciel, elle représente un visage qui se cache derrière des mains, il y a des ombres beiges, seul un des deux yeux apparaît, il est rouge. Le titre de l’album est écrit sur le doigt du personnage, comme tatoué. Je connais Mano Solo, j’aime ses textes, le personnage, sa musique.
Son premier album, « La Marmaille Nue », et ses textes à fleur de peau m’avait fait l’effet d’une déflagration. Il met le CD dans sa petite chaine hi-fi. Premier titre, « Te Souviens-Tu », il dialogue avec sa mère, elle lui rappelle son enfance, il répond son amnésie d’adulte. On comprend que leurs rapports n’existent plus, qu’il n’est plus l’enfant qu’il était, que « tout s’efface ». Je fonds en larmes avec la sensation que cette amnésie, chez moi est là depuis longtemps déjà. Mon émotion grandit à mesure que les chansons défilent. Des phrases me marquent : « il m’arrive encore de penser à toi, de poser mes yeux morts sur le souvenir de ton corps », « Que reste-t-il à vivre, qui ne soit pas déjà sali, piétiné par l’histoire ? N’en avons-nous pas les mains trop pleines de tout ce que l’homme peut croire ? ». Et puis, arrive la sublime « Je suis venu vous voir ».
Mano Solo est malade, il a le SIDA, il sait qu’il va mourir, tout le monde le sait, nombre de critiques et de journalistes le lui reprochent d’ailleurs, ils le trouvent trop pathos, trop larmoyant, certains l’ont surnommé « le chanteur du SIDA », quelle connerie !
Dans « Je Suis Venu Vous Voir », il s’adresse à son public, à ses amis, comme une dernière fois avant de mourir. Le texte, d’une sincérité désarmante, dit son envie de vivre, ses regrets de partir, sa satisfaction de laisser une trace derrière lui. Je suis bouleversée par son impétuosité. Elle me renvoie alors à cette question : « comment je rêve ma vie, moi ? Quelle personne ai-je envie de devenir ? ». Assurément, je fuirai inlassablement la vie que vivent mes parents. Je veux être libre, ne pas suivre les codes, ne pas être comme eux, ni comme les autres, je veux m’exprimer, je veux exister en ce monde et y laisser une trace, moi aussi, même infime, même minuscule.
L’album termine sur la chanson « Novembre ». Elle commence par « Je me dois d’un poème, en cette journée de novembre à la con. Je me dois d’une lutte fut-elle minuscule. Je me dois d’un crachat, je me dois d’un éclat ». Avec Jeremy, nous faisons l’amour et nous endormons, rêvant d’un monde à nous. Le lendemain matin je rentre chez moi, avec la ferme intention d’en repartir le plus vite possible.
J’attendrai encore un peu plus d’un an avant de quitter définitivement la maison et m’installer à 800 kilomètres de là. Mano Solo m’a toujours accompagnée, ses textes, ses interviews sont des inspirations. Je l’aime comme un ami très proche, comme un modèle. Quelques jours après sa mort il était venu me visiter en rêve. Ce qu’il m’a dit cette nuit-là m’accompagne encore à chaque instant de doute et restera à jamais notre secret.
Justine Mattioli