J’ai subi ma puberté à la fin des années 80. L’acné, la voix qui mue, les premiers poils qui font leur apparition en étaient autant de signes extérieurs. Mais c’est à l’intérieur que le vrai changement opérait avec l’émergence d’une obsession pour le sexe, un continent à l’attraction irrésistible mais totalement inconnu.
Etant scolarisé dans un collège de garçons, je n’avais que peu d’occasions d’observer in vivo des spécimens de l’autre sexe. Ainsi, seul un nombre minimal de conditions étaient nécessaires pour qu’une femme fût un objet de désir : être vivante, avoir moins de 50 ans et ne pas être ma mère. Et encore, même cette dernière condition sembla moins intangible le jour où je tombai sur la photo en noir en blanc d’une jeune femme en maillot de bain. Evidemment le désir se désintégra dans un nuage de culpabilité œdipienne lorsque j’appris qu’il s’agissait d’une photo de jeunesse de ma mère.
La seule approximation d’une relation intime avec une femme c’était avec ma prof de français. Mme Mairesse. Un jour où j’étais en train de discuter avec mon voisin, Mme Mairesse, que je n’avais ni vu ni entendu s’approcher derrière moi, posa une main sur mon épaule pour me signifier de me taire. A cet instant, je suis passé près de l’AVC. Quand je dis qu’elle a voulu me signifier de me taire, je veux dire qu’elle a peut-être parlé mais que je n’aurais pas pu le savoir. L’univers venait de se contracter et de se réduire à la surface de contact entre sa main et mon épaule : un plan de quelques centimètres carrés, brûlant comme le cœur du soleil.
Le premières pistes de mon exploration fiévreuse furent donc les images. Fugitives le plus souvent : une affiche publicitaire ou une scène de nudité dans le film du dimanche soir. Pour arriver à en fixer quelques-unes je découpais fébrilement, en cachette dans ma chambre, les photos des mannequins de la Redoute qui présentaient de la lingerie ou une cabine de douche dont elles sortaient en laissant entrevoir le galbe d’une fesse. Et puis je collais ces images dans un cahier. Je fabriquais mon propre magazine de cul puisque les vrais m’étaient inaccessibles.
La source de toutes les connaissances dont je disposais sur le sexe, c’était les discussions dans la cour du collège. J’avais entendu parler des vibromasseurs et j’étais fasciné et intrigué d’en voir en vente dans le catalogue. Dans la rubrique accessoires féminins, on voyait la photo d’une jeune femme souriante qui se passait l’objet sur la joue pour détendre et relaxer les tissus. C’était ce que disait la notice en tout cas. Ou quelque chose du genre. Et je ne savais pas qui croire. Y avait-il plusieurs sortes de vibromasseur ? En savais-je plus que La Redoute ? Tout était comme ça. Le sexe était la dimension du mystère et de l’incertain.
Un jour, pendant l’étude entre deux cours, un camarade mit entre mes mains une cassette. C’était un album de Madonna. Like a virgin. C’était écrit sur la couverture mais ça n’avait aucune importance. Je ne savais pas ce que voulait dire Like a virgin. Je ne savais pas qui était Madonna. Je m’en foutais.
Seule comptait cette femme sur la photo en noir et blanc. Le buste en avant, elle portait une robe en dentelle avec un décolleté sur le point d’exploser sous la pression de la poitrine qu’il tentait de contenir. Son visage légèrement baissé, sa bouche, ses yeux, ses cheveux en désordre : tout évoquait le don. Aucun mystère, aucune incertitude, aucune retenue. Cette photo de quelques centimètres carrés éclipsait instantanément les images du catalogue de la Redoute. Ce que Madonna laissait voir n’était pas le plus important, ce qui comptait c’était ce qu’elle donnait, c’était l’invitation. Son abandon sensuel à la personne qui la regardait.
Il a fallu encore quelques années de dévotion pour que, comme la récompense octroyée à un croyant fidèle, la Madone ait fini par m’apparaître. En vrai. Pas Louise Ciccone dans sa robe de dentelle évidemment, mais l’énergie qu’elle dégageait sur cette pochette. Cette énergie que j’ai vue dans les yeux de mon premier amour quelques minutes avant que ni elle ni moi ne fussions plus des virgins.
Quelques décennies plus tard, je ne sais pas ce qu’est devenue Mme Mairesse. L’envoûtement de Madonna s’est estompé. Mais, et c’est tant mieux, personne dans ma famille n’a jamais fait une seule allusion à toutes ces pages trouées par des découpes sauvages dans le catalogue de la Redoute.
Greg Summer
