Madonna

Like A Virgin

Greg Summer

J’ai subi ma puberté à la fin des années 80. L’acné, la voix qui mue, les premiers poils qui font leur apparition en étaient autant de signes extérieurs. Mais c’est à l’intérieur que le vrai changement opérait avec l’émergence d’une obsession pour le sexe, un continent à l’attraction irrésistible mais totalement inconnu.

Etant scolarisé dans un collège de garçons, je n’avais que peu d’occasions d’observer in vivo des spécimens de l’autre sexe. Ainsi, seul un nombre minimal de conditions étaient nécessaires pour qu’une femme fût un objet de désir : être vivante, avoir moins de 50 ans et ne pas être ma mère. Et encore, même cette dernière condition sembla moins intangible le jour où je tombai sur la photo en noir en blanc d’une jeune femme en maillot de bain. Evidemment le désir se désintégra dans un nuage de culpabilité œdipienne lorsque j’appris qu’il s’agissait d’une photo de jeunesse de ma mère.

La seule approximation d’une relation intime avec une femme c’était avec ma prof de français. Mme Mairesse. Un jour où j’étais en train de discuter avec mon voisin, Mme Mairesse, que je n’avais ni vu ni entendu s’approcher derrière moi, posa une main sur mon épaule pour me signifier de me taire. A cet instant, je suis passé près de l’AVC. Quand je dis qu’elle a voulu me signifier de me taire, je veux dire qu’elle a peut-être parlé mais que je n’aurais pas pu le savoir. L’univers venait de se contracter et de se réduire à la surface de contact entre sa main et mon épaule : un plan de quelques centimètres carrés, brûlant comme le cœur du soleil.

Le premières pistes de mon exploration fiévreuse furent donc les images. Fugitives le plus souvent : une affiche publicitaire ou une scène de nudité dans le film du dimanche soir. Pour arriver à en fixer quelques-unes je découpais fébrilement, en cachette dans ma chambre, les photos des mannequins de la Redoute qui présentaient de la lingerie ou une cabine de douche dont elles sortaient en laissant entrevoir le galbe d’une fesse. Et puis je collais ces images dans un cahier. Je fabriquais mon propre magazine de cul puisque les vrais m’étaient inaccessibles.

La source de toutes les connaissances dont je disposais sur le sexe, c’était les discussions dans la cour du collège. J’avais entendu parler des vibromasseurs et j’étais fasciné et intrigué d’en voir en vente dans le catalogue. Dans la rubrique accessoires féminins, on voyait la photo d’une jeune femme souriante qui se passait l’objet sur la joue pour détendre et relaxer les tissus. C’était ce que disait la notice en tout cas. Ou quelque chose du genre. Et je ne savais pas qui croire. Y avait-il plusieurs sortes de vibromasseur ? En savais-je plus que La Redoute ? Tout était comme ça. Le sexe était la dimension du mystère et de l’incertain.

Un jour, pendant l’étude entre deux cours, un camarade mit entre mes mains une cassette. C’était un album de Madonna. Like a virgin. C’était écrit sur la couverture mais ça n’avait aucune importance. Je ne savais pas ce que voulait dire Like a virgin. Je ne savais pas qui était Madonna. Je m’en foutais.

Seule comptait cette femme sur la photo en noir et blanc. Le buste en avant, elle portait une robe en dentelle avec un décolleté sur le point d’exploser sous la pression de la poitrine qu’il tentait de contenir. Son visage légèrement baissé, sa bouche, ses yeux, ses cheveux en désordre : tout évoquait le don. Aucun mystère, aucune incertitude, aucune retenue. Cette photo de quelques centimètres carrés éclipsait instantanément les images du catalogue de la Redoute. Ce que Madonna laissait voir n’était pas le plus important, ce qui comptait c’était ce qu’elle donnait, c’était l’invitation. Son abandon sensuel à la personne qui la regardait.

Il a fallu encore quelques années de dévotion pour que, comme la récompense octroyée à un croyant fidèle, la Madone ait fini par m’apparaître. En vrai. Pas Louise Ciccone dans sa robe de dentelle évidemment, mais l’énergie qu’elle dégageait sur cette pochette. Cette énergie que j’ai vue dans les yeux de mon premier amour quelques minutes avant que ni elle ni moi ne fussions plus des virgins.

Quelques décennies plus tard, je ne sais pas ce qu’est devenue Mme Mairesse. L’envoûtement de Madonna s’est estompé. Mais, et c’est tant mieux, personne dans ma famille n’a jamais fait une seule allusion à toutes ces pages trouées par des découpes sauvages dans le catalogue de la Redoute.

 

 

 

 

 

 

Greg Summer
Récits aléatoires
Récits par artistes et auteurs
Retour à l'accueil

Témoin de l’avènement du Minitel, Greg Summer a passé son adolescence dans le Loir-et-Cher puis sur la Côte d’Azur. Pas sorti totalement indemne de ce grand écart, il œuvre aujourd’hui pour la paix en contribuant à la création de valeur et à la croissance depuis le fond d’un open space dans un grand immeuble d’acier et de verre.

Etienne Daho

Pour Nos Vies Martiennes

Matthieu Dufour

Été 88, Paris, Aigua Blava, Carnac.

La fête triste.

Tout était pourtant là, étalé sous nos yeux. Comme si Peellaert avait illustré le scénario de nos vacances. Mais nous n’avons pas voulu regarder. A vingt ans on n’écoute pas les Cassandre, même s’ils ont travaillé avec Bowie. Oui tout était là, cette fête où, pour paraphraser Reverdy, j’ai parfois eu l’impression de perdre mon temps. Ce Luna Park estival un peu cheap qui ne sent ni le musc ni l’ambre, mais l’huile de friture périmée, l’eau de toilette bon marché et la mélancolie iodée. Cette ambiance moite de station balnéaire en fin de saison.

Quand les regards se frôlent et que les corps s’échappent, quand les langues se lient et que les mains se délient. Nous sommes là, lui et moi, déambulant un verre à la main, il est Daho, mais je ne serai jamais James Dean. Nos corps las, les mâchoires serrées de frustration, le regard déshydraté d’avoir trop chialé. Dans notre dos, l’infâme traitre essaye d’impressionner les filles ; c’était son ami, et il lui a volé l’amour de sa vie. Unhappy Birthday. Oui, tout est sur cette pochette, même la diseuse de bonne aventure, incarnation d’une intuition refoulée : l’été ne sera pas bleu comme elle.

Gemini.

Un road trip fraternel dans une antique LN. A l’avant, la complicité de deux âmes vagabondes. A l’arrière, de quoi trainer à la plage et se faire beau pour aller danser. Quelques bouteilles de pastis et de gin premier prix, des cartouches de Peter Stuyvesant éventrées et des dizaines de K7 : ses compiles, Viva Hate et Pour nos vies martiennes, mes deux albums de l’année. Cette gémellité musicale qui nous unit… Mais, si nous étions des membres actifs de la Brigade Internationale du Spleen depuis déjà des années, nous n’avions pas prévu que ces deux disques deviendraient la bande son bien trop parfaite de cet été chaotique. Cruel summer.

Rentrer plus tard.

Avant la fête. Des litres d’alcool transpirés et des centaines de clopes consumées. Des râteaux à la pelle et une aventure imprécise avec une jeune flamande volubile. Des virées joyeuses à Platja d’Aro et des errances marines jusqu’à des heures indues. Des embrassades sous la pleine lune et des bains de minuit à poil. L’ivresse de l’amitié. A la vie, à l’amer. Reste avec moi, s’il te plait, ne t’en va pas.

Le plaisir de se perdre.

Après la fête. Des litres d’alcool et de sang mêlés, des centaines de clopes dans des mares de fumée, des soirées à ressasser la trahison sur le parquet d’un appartement Haussmannien, des nuits à refaire cette saloperie de monde, des hivers à ne savoir qu’en faire. Et, au petit jour, ce putain de vague à lames, cette envie parfois tenace de m’ouvrir les veines par solidarité, pour que sa souffrance cesse enfin. Vive la haine.

Hiver 2022, Paris.

Je déplie cette pochette pour qu’elle déploie toute sa force. J’ai l’impression que Daho va en sortir pour me dire qu’il n’a pas retrouvé son singe mais qu’il sait ce que nous avons vécu cet été-là. Je lui raconterai alors la suite de l’histoire : les âmes en peine, les fêtes sans issue, le retour des printemps, les week-ends à Côme, le grand réveil, les étés sans fin, les envies ressuscitées. Je lui dirai qu’il s’en est évidemment remis. Qu’il est marié. Heureux. Qu’il a connu des épreuves bien plus féroces. Que nous parlons parfois encore de celle folle soirée au Stirwen. Que tout cela est si loin, et pourtant si vivace.

En l’observant à nouveau, je me dis qu’aucune autre pochette de ma discothèque ne renferme autant de souvenirs intenses, autant de bouffées de bonheur et de larmes à la fois. Je me dis qu’aucune autre pochette ne raconte aussi bien l’amitié pure, les espoirs déchus, la torture amoureuse et la communion des écœurchés vifs.

Alors une dernière fois, je plonge mon regard fatigué dans ces vies martiennes. Une dernière fois, j’aperçois ce fol été déambuler dans cette pochette foraine. Et une fois encore, les échos de ce bon vieux chagrin étreignent mon cœur de porcelaine.

Une affaire jamais vraiment classée.

Mon manège à émois.

Matthieu Dufour est concepteur-rédacteur et créateur du blog Pop, Cultures & Cie

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