« Mon dieu, il est trop beau ! J’ai jamais vu un type aussi beau ! C’est sûr, les mecs comme ça, c’est pas pour moi. Encore moins sapée avec un vieux jean plein de taches de peinture vu que j’ai passé la journée à faire du bricolage, putain, je me suis même pas lavé les cheveux. Mais qu’est-ce qu’il fout là ? Quand on est aussi sublime, on prend pas la train de 18h26 à la gare de Melun un dimanche ! Oh mon dieu, il s’approche de moi ! Merde ! Il va me parler. Je crois que je vais vomir ou m’évanouir… Respire, c’est rien, il vient sûrement te demander une clope, tu vas lui donner, il va la fumer à quelques mètres de toi et tu pourras à nouveau le regarder de loin en imaginant tout ce qui ne se passera pas entre vous. »
Et finalement il est venu me parler. Je sais même plus ce qu’il m’a dit mais on s’est retrouvés à discuter tout le trajet jusqu’à Paris. À l’arrivée, prise d’une sorte de hardiesse désespérée, je lui ai laissé mon numéro et suis vite descendue du train. Après plusieurs jours, alors que je ne l’espérais plus, il m’a rappelée. On est sortis ensemble. Il faisait une grande école d’art appliqués, moi une petite école de théâtre où je m’appliquais grandement. On allait au cinéma, au musée, et on passait aussi beaucoup de temps dans sa chambre de bonne près de la place de la Nation. J’étais folle de lui, je le trouvais sublime, intelligent, drôle, mystérieux et fascinant. Cette passion me dépassait totalement, je n’avais jamais vécu un truc pareil en 18 ans d’existence.
À ce moment-là, je répétais une pièce de Georg Buchner : Woytzeck. L’histoire d’un jeune soldat qui sombre dans la folie et poignarde sauvagement la femme qu’il prétend aimer, par jalousie. À cette époque, les crimes passionnels sont toujours romantisés et on ne les appelle pas encore féminicide. On les trouve même plutôt poétiques, voire sexy. Je joue la femme assassinée, je meurs seins nus, dans une mare de sang dans un esthétisme glauque qu’à l’époque je trouve grave cool et ultra subversif. Pour la bande son, la metteuse en scène a choisi l’album de Nick Cave And The Bad Seeds, tout à fait adapté au sujet : Murder Ballads. Chaque titre parle de meurtre et raconte en détail un crime passionnel. Dans le spectacle, je chante Where the wild roses grow, le duo avec Kylie Minogue qui raconte le meurtre à coup de pierre d’Elisa Day. Du coup, j’écoute l’album en boucle sur mon discman.
Arrive enfin le jour de la première de la pièce. Il va venir me voir. Pendant l’entrée du public, je suis déjà sur scène, je vois donc chaque personne s’installer dans la salle. Il ne vient pas. En sortant, je l’appelle. Il ne répond pas. La pièce se joue une semaine. Pendant une semaine, chaque soir, je guette l’entrée du public, espérant le voir s’installer dans la salle. Il ne viendra jamais, il n’appellera jamais. Je n’aurai plus aucune nouvelle. Pendant des semaines, j’écoute en boucle les balades meurtrières de Nick Cave. Cet album est sinistre. Il paraît que dans une interview, il a dit « Notre première intention était de réaliser un disque que personne n’aime, de ceux qui servent simplement à faire joli dans une collection, mais que l’on n’a jamais envie d’écouter ». Moi, j’ai passé des semaines à l’écouter en chialant, imaginant les pires trucs qui auraient pu arriver à mon amoureux disparu. Quand venait la chanson « The Kindness Of Strangers », je pleurais de concert avec Mary Bellows, me sentant aussi seule et désespérée qu’elle. Chaque fois que je passais à Nation, un frisson me parcourait, ne me quittant que quelques kilomètres plus loin.
Et puis un jour, je l’ai vu de loin, rue de Picpus. Je me suis figée. Je l’ai regardé tourner au coin de l’avenue Dorian et puis voilà. Il n’était donc pas mort, il était juste lâche. En rentrant chez moi, j’ai ressorti le disque. La pochette est un dessin un peu grossier style impressionniste d’une forêt assez flippante dans la neige et dans la nuit au fond desquelles on aperçoit une maisonnette dont une fenêtre est éclairée, avec la cheminée fume. De là où on est placé, on a l’impression d’observer la maison de loin, entre les arbres, comme quelqu’un qui s’éloigne, laissant son habitant à sa solitude.
Je n’ai plus écouté l’album, il est resté longtemps dans ma discothèque, comme le vestige de cet amour. Je n’ai plus jamais trouvé un homme trop beau pour moi, je n’ai plus jamais attendu un homme. Je suis devenue de ces roses sauvages qui ne se laissent pas cueillir si facilement. Mon nom n’est pas Elisa Day.
Justine Mattioli