Cat Stevens

Tea For The Tillerman

Justine Mattioli

 

Ma mère avait été mutée juste avant les vacances d’été et devait prendre son poste à la rentrée. C’était pas comme si mon père, sans boulot depuis plus de deux ans, avait une autre alternative à proposer.

On habitait en région parisienne et bientôt, on vivrait à Pau. Pau, bordel ! Je ne savais même pas que cette ville existait. Ce que je comprenais, c’est qu’elle se trouvait très loin de l’endroit où j’avais vécu pendant mes douze premières années et qu’elle allait me couper de tout ce que j’avais toujours connu, de tout ce que j’avais toujours aimé.

Trois mois. On avait trois mois pour préparer un déménagement, trouver un logement, m’inscrire au collège, ma sœur au lycée. Finalement, mes parents avaient acheté sur plan une maison en construction dans un « petit village champêtre ». En attendant la fin des travaux, la boîte de ma mère nous avait casés dans une énorme baraque où vivait le patron qui, lui aussi, venait d’être muté, ou peut-être viré… Ce qui est sûr c’est que je n’étais jamais rentrée dans une maison aussi grande. Le genre de demeure ancienne avec une énorme cheminée et des pièces froides et immenses, bien trop grandes pour moi. Tout ça dans un bled complètement paumé, pas de voisin, à flanc de montagne, toujours plongé dans un épais brouillard. Je vous garantis que traverser une fois le long couloir qui menait aux toilettes pendant la nuit m’avait convaincue de cesser de boire de l’eau au diner.

Quand, quelques années plus tard je découvrais le film Shining, honnêtement je retrouvais un peu l’ambiance.

À part ma sœur, très heureuse de quitter le collège où elle avait subi 4 ans de harcèlement, ce déménagement nous avait tous plongés dans une grande dépression : mon père ne parlait plus, ma mère ne faisait que pleurer, même pour demander du pain à la boulangerie et moi, j’avais clairement envie de casser la gueule à tous les commerçants qui proposaient une « poche » ou une « bourse » pour ranger les courses.

Dans cette espèce de manoir glauque, on vivait dans les cartons puisque le projet était de se barrer dès que notre maison serait prête.

Dans ma chambre, donc, pas de déco, juste quelques photos de mes amis perdus, collées sur les cartons et la chaine hi-fi, avec les vieux vinyles de mes parents. Ma passion pour les New kids On The Block s’était éteinte et je ne connaissais franchement rien à la musique à part la cassette de chansons françaises que mon père mettait en boucle dans la voiture à chaque départ en vacances. Du coup, j’écoutais non-stop un disque d’Édith Piaf, toujours le même, histoire de bien chialer devant le petit miroir que j’avais posé sur le carton qui me servait de table de nuit. J’adorais me regarder pleurer, je trouvais que ça me donnait une profondeur digne des plus grandes héroïnes de tragédie grecque. Je reprenais « Je ne regrette rien », la voix tremblante, telle une Sarah Bernhard des années 90. Mais je me lassais vite de jouer les pleureuses et, à douze ans, on a autre chose à faire que de chialer avec Édith Piaf alors je me suis mise à fouiller dans les autres vinyles, ceux de ma mère, parce que Brassens, Reggiani, Mouloudji… ça me gonflait un peu.

Je passe donc côté maman et là, rien que les pochettes, c’est déjà plus vendeur. Je tombe d’abord sur l’image d’un piano dans la neige avec des montagnes en fond, un truc vraiment génial, et puis un carré beige avec un point orange et dessus une écriture que je trouve trop belle, oh et puis là, un gros gâteau multicolore prêt à être posé au-dessus d’un disque sur une platine, j’adore. Il y a tous les albums des Beatles et puis, perdue au milieu, une pochette attire mon attention parce qu’on dirait un disque pour enfant. Ça représente un bonhomme à la barbe rousse qui est attablé au milieu d’un chemin de campagne en train de boire une tasse de thé. À côté de lui, deux gosses grimpent dans un arbre et au fond, on voit la silhouette d’une femme qui tend les bras vers le ciel où un éclair fend les nuages. Au milieu, un énorme soleil orange… Le piano dans la neige me tente bien mais cette image enfantine me raconte plus de choses – Je rappelle que j’ai 12 ans – Je mets donc le disque sur la platine. Une petite mélodie douce coule d’une guitare, on dirait vraiment un disque de comptines pour les mômes. J’aime bien, même si je trouve ça un peu ringard. Et soudain, le mec se met à chanter avec une voix passablement nasillarde mais douce et rassurante. Et quand il sort :

« I know we’ve come a long way We’re changing day to day

But tell me, where do the children play ?”

C’est bon, j’adore, je suis conquise. “Where Do The Children Play ?” Ça fait seulement un an que je fais de l’anglais, je comprends « children »… faut vraiment que je me concentre pour piger la phrase complète… Oh et puis je m’en fous ! Je plonge mes yeux dans la pochette, mes oreilles dans la chanson et je me laisse embarquer. Défile toute la face A : les mélodies sont douces, nostalgiques mais jamais tristes, même « Sad Lisa » ne me fait pas pleurer. « Miles From Nowhere », quand il se met à crier, ça me file une pêche ! Je suis à fond ! Je me vois marchant dans la rue, déterminée, avançant vers des jours meilleurs.

Fin de la face A, j’enchaine la B. C’est l’éclate totale, ces chansons ont un mood tellement positif, exactement ce dont j’avais besoin pour me sortir de cette déprime, dans cette maison glauque et trop grande pour moi. Je suis avec le barbu de la pochette en train prendre le thé et le gros soleil orange me chauffe le dos. Quand arrive « Father And Son », j’ai l’impression que c’est à moi que le gars raconte son histoire, et même si je comprends rien, je suis avec lui. On termine avec le petit bonus, « Tea for the Tillerman », le nom de l’album, la chanson la plus courte que je connaisse, mais franchement les dernières notes avec le chœur derrière valent carrément le coup. Et puis le bras de la platine se lève, le disque arrête de tourner. Je me sens bien, calme, heureuse, comme si on avait ôté un poids de ma poitrine. Franchement, Édith, t’es sympa mais… Cat, il est vachement moins badant.

Je crois que, de tous les albums que j’ai écoutés par la suite, celui-là est le seul dont il n’y ait pas une chanson que j’aime moins que les autres, je les aime toutes, elles me rendent toute heureuse.

Et ce jour-là, au milieu du brouillard palois, plus rien, pas même l’énorme maison ne me paraissait trop grand pour moi.

 

 

 

 

 

 

Justine Mattioli
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Justine Mattioli est comédienne. Formée au conservatoire et à l’école Claude Matthieu, elle joue au théâtre, des textes classiques et contemporains, ainsi que des fictions pour la radio. Elle est fondatrice et également directrice artistique et pédagogique de la Compagnie le Sillon.

Vanessa Paradis

Variations sur le même t’aime

par Nicolas Vidal

Au milieu des années 80, j’ai tout juste 10 ans, et règnent sur les charts français, deux princesses pop et teenager. Une blonde et une brune. Mais la plus piquante n’est pas la brune et je m’entiche de la blonde rebelle qui chantent les amours de Marilyn & John, de Maxou et de Jo le taxi.

Tout ceci ne serait pas très indé si Vanessa ne s’était pas retrouvée paria pop du jour au lendemain, et ses fans teenagers dans le même sac. Ce n’était pas cool d’aimer la Paradis, encore moins ses chansons, et un club plus ou moins informel s’était créé au collège où l’on parlait d’elle, de ses looks et de ses amours sulfureuses avec un vieux de 30 ans. Et puis Gainsbourg arriva sur son cheval blanc pour la ramener dans le royaume des branchés avec un album au titre étrange, “Variations sur le même t’aime”. Pour l’adolescent de 13 ans que j’étais, ce jeu de mots sur fond pop m’a immédiatement séduit. La pochette du disque montrait un très gros plan de Vanessa par Frédérique Veysset, les cheveux relevés, offrant un visage étrange, un regard perdu et flou dans une lumière baignée de soleil. C’était un choix étrange finalement cette photo. J’ai pensé que la pochette était laide, un peu bizarre pour l’ado conventionnel que j’étais, ne montrant pas ma Vanessa aux jeans troués, mais plutôt une femme en devenir, un visage mystérieux à scruter.

Car elle est là la force de Vanessa : avoir su dès l’adolescence marier le mystère aussi bien que les bémols et finir par charmer la France entière avec ce mélange de glamour et d’absence, de présence hypnotique et de choix singuliers. Il aurait été tellement facile de se faire vampiriser par un Gainsbarre habile mais sensible. Il n’en fut rien.

En revanche, le contenu du disque m’a immédiatement parlé. Le tube “Tandem”, “Amour jamais”, les sublimes “Flagrant délire” et “La vague à l’âme”, et mes deux titres préférés de la discographie de ma baby Pop, “Au charme non plus” et “L’amour en soi”, tube méconnu de la chanteuse que je reprendrais bien plus tard lorsque je décidais de tenter l’aventure pop moi aussi. On a beaucoup glosé sur le fait que les textes n’étaient pas dignes de Gainsbourg, que le travail avait été bâclé. Je m’excuse, mais non.

Il suffit de réécouter dans la voix si particulière de Vanessa la chanson “Au charme non plus” pour s’y résoudre : “Brillent par leur absence, mes larmes, tu ne m’auras plus. Rends-toi à l’évidence, au charme non plus”. Quelques jeux de mots bien sentis, une atmosphère musicale qui fait la part belle aux guitares saturées et aux basses synthés – plus tout à fait eighties, ni complètement nineties – et des mélodies imparables de Franck Langolff font de cet album un parfait véhicule pour Vanessa Paradis qui est devenue une star, une vraie, et qui peut se permettre de passer d’un blues râpeux en ouverture d’album à une reprise du sulfureux “Walk on the wild side” du maître Lou pour le clôturer. Sans parler des visuels qui accompagnèrent la sortie de l’album et du clip de la chanson “Tandem” par Mondino, chef d’œuvre en noir et blanc, probablement le meilleur des clips pop d’ici.

Tout d’un coup, aimer Vanessa Paradis, c’était cool. Et je devenais encore plus cool car au collège, tout le monde savait que je l’aimais avant. Avant les branchés. Avant “Noce Blanche”. Avant que tout le monde ne l’aime. J’étais devenu celui qui savait avant les autres. Celui qui avait les photos cool de Vanessa, Béatrice Dalle et Mickey Rourke dans son agenda. Il m’en est resté un attachement profond pour sa personnalité de chanteuse et les chansons de ses 3 premiers albums. Car ses chansons m’ont construit, influencé, accompagné. Sans elle, je n’aurais pas découvert aussi jeune le Velvet Underground, ni écouté en boucle “Time of the season” des Zombies ou appris par cœur “Sometimes it snows in April” de Prince et “Beast of burden” des Stones. Parce qu’internet n’existait pas et que les chanteurs du Top 50 étaient les passeurs et les passeuses d’une modernité pop qu’on ignorait.

Quand on grandit avec une artiste, il y a deux solutions : s’en détacher pour la laisser dans les recoins teenager de son existence, ou embrasser sa mue conjointement et évoluer avec elle. Vanessa est une chanteuse populaire qui n’a jamais oublié de se frotter à quelques marges pop : reprises bien senties, album psyché pop avec Lenny Kravitz, collaborations avec Brigitte Fontaine et les Littles Rabbits, reprise de Daho chez Nouvelle Vague… Il y a presque une seconde carrière indé plutôt méconnue chez la star qui est tout à fait passionnante à analyser. Et qui fait qu’elle reste à mes yeux l’icône d’une certaine sophistication musicale et d’une curiosité discrète, ni factice ni opportuniste. Dis-lui toi que je l’aime.

Nicolas Vidal est chanteur de pop, photographe et auteur. Il est également le créateur de Faces Zine, webzine pop en noir et blanc.

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