Ma mère avait été mutée juste avant les vacances d’été et devait prendre son poste à la rentrée. C’était pas comme si mon père, sans boulot depuis plus de deux ans, avait une autre alternative à proposer.
On habitait en région parisienne et bientôt, on vivrait à Pau. Pau, bordel ! Je ne savais même pas que cette ville existait. Ce que je comprenais, c’est qu’elle se trouvait très loin de l’endroit où j’avais vécu pendant mes douze premières années et qu’elle allait me couper de tout ce que j’avais toujours connu, de tout ce que j’avais toujours aimé.
Trois mois. On avait trois mois pour préparer un déménagement, trouver un logement, m’inscrire au collège, ma sœur au lycée. Finalement, mes parents avaient acheté sur plan une maison en construction dans un « petit village champêtre ». En attendant la fin des travaux, la boîte de ma mère nous avait casés dans une énorme baraque où vivait le patron qui, lui aussi, venait d’être muté, ou peut-être viré… Ce qui est sûr c’est que je n’étais jamais rentrée dans une maison aussi grande. Le genre de demeure ancienne avec une énorme cheminée et des pièces froides et immenses, bien trop grandes pour moi. Tout ça dans un bled complètement paumé, pas de voisin, à flanc de montagne, toujours plongé dans un épais brouillard. Je vous garantis que traverser une fois le long couloir qui menait aux toilettes pendant la nuit m’avait convaincue de cesser de boire de l’eau au diner.
Quand, quelques années plus tard je découvrais le film Shining, honnêtement je retrouvais un peu l’ambiance.
À part ma sœur, très heureuse de quitter le collège où elle avait subi 4 ans de harcèlement, ce déménagement nous avait tous plongés dans une grande dépression : mon père ne parlait plus, ma mère ne faisait que pleurer, même pour demander du pain à la boulangerie et moi, j’avais clairement envie de casser la gueule à tous les commerçants qui proposaient une « poche » ou une « bourse » pour ranger les courses.
Dans cette espèce de manoir glauque, on vivait dans les cartons puisque le projet était de se barrer dès que notre maison serait prête.
Dans ma chambre, donc, pas de déco, juste quelques photos de mes amis perdus, collées sur les cartons et la chaine hi-fi, avec les vieux vinyles de mes parents. Ma passion pour les New kids On The Block s’était éteinte et je ne connaissais franchement rien à la musique à part la cassette de chansons françaises que mon père mettait en boucle dans la voiture à chaque départ en vacances. Du coup, j’écoutais non-stop un disque d’Édith Piaf, toujours le même, histoire de bien chialer devant le petit miroir que j’avais posé sur le carton qui me servait de table de nuit. J’adorais me regarder pleurer, je trouvais que ça me donnait une profondeur digne des plus grandes héroïnes de tragédie grecque. Je reprenais « Je ne regrette rien », la voix tremblante, telle une Sarah Bernhard des années 90. Mais je me lassais vite de jouer les pleureuses et, à douze ans, on a autre chose à faire que de chialer avec Édith Piaf alors je me suis mise à fouiller dans les autres vinyles, ceux de ma mère, parce que Brassens, Reggiani, Mouloudji… ça me gonflait un peu.
Je passe donc côté maman et là, rien que les pochettes, c’est déjà plus vendeur. Je tombe d’abord sur l’image d’un piano dans la neige avec des montagnes en fond, un truc vraiment génial, et puis un carré beige avec un point orange et dessus une écriture que je trouve trop belle, oh et puis là, un gros gâteau multicolore prêt à être posé au-dessus d’un disque sur une platine, j’adore. Il y a tous les albums des Beatles et puis, perdue au milieu, une pochette attire mon attention parce qu’on dirait un disque pour enfant. Ça représente un bonhomme à la barbe rousse qui est attablé au milieu d’un chemin de campagne en train de boire une tasse de thé. À côté de lui, deux gosses grimpent dans un arbre et au fond, on voit la silhouette d’une femme qui tend les bras vers le ciel où un éclair fend les nuages. Au milieu, un énorme soleil orange… Le piano dans la neige me tente bien mais cette image enfantine me raconte plus de choses – Je rappelle que j’ai 12 ans – Je mets donc le disque sur la platine. Une petite mélodie douce coule d’une guitare, on dirait vraiment un disque de comptines pour les mômes. J’aime bien, même si je trouve ça un peu ringard. Et soudain, le mec se met à chanter avec une voix passablement nasillarde mais douce et rassurante. Et quand il sort :
« I know we’ve come a long way We’re changing day to day
But tell me, where do the children play ?”
C’est bon, j’adore, je suis conquise. “Where Do The Children Play ?” Ça fait seulement un an que je fais de l’anglais, je comprends « children »… faut vraiment que je me concentre pour piger la phrase complète… Oh et puis je m’en fous ! Je plonge mes yeux dans la pochette, mes oreilles dans la chanson et je me laisse embarquer. Défile toute la face A : les mélodies sont douces, nostalgiques mais jamais tristes, même « Sad Lisa » ne me fait pas pleurer. « Miles From Nowhere », quand il se met à crier, ça me file une pêche ! Je suis à fond ! Je me vois marchant dans la rue, déterminée, avançant vers des jours meilleurs.
Fin de la face A, j’enchaine la B. C’est l’éclate totale, ces chansons ont un mood tellement positif, exactement ce dont j’avais besoin pour me sortir de cette déprime, dans cette maison glauque et trop grande pour moi. Je suis avec le barbu de la pochette en train prendre le thé et le gros soleil orange me chauffe le dos. Quand arrive « Father And Son », j’ai l’impression que c’est à moi que le gars raconte son histoire, et même si je comprends rien, je suis avec lui. On termine avec le petit bonus, « Tea for the Tillerman », le nom de l’album, la chanson la plus courte que je connaisse, mais franchement les dernières notes avec le chœur derrière valent carrément le coup. Et puis le bras de la platine se lève, le disque arrête de tourner. Je me sens bien, calme, heureuse, comme si on avait ôté un poids de ma poitrine. Franchement, Édith, t’es sympa mais… Cat, il est vachement moins badant.
Je crois que, de tous les albums que j’ai écoutés par la suite, celui-là est le seul dont il n’y ait pas une chanson que j’aime moins que les autres, je les aime toutes, elles me rendent toute heureuse.
Et ce jour-là, au milieu du brouillard palois, plus rien, pas même l’énorme maison ne me paraissait trop grand pour moi.
Justine Mattioli
