Michel Delpech

Tu Me Fais Planer

Anna Rozen

 

J’ai bien vu le chanteur de rock, au bord du podium, il te dévisage un maximum Oh mais je sais que tu t’en fous, je suis comme un paon qui fait la roue …

Je m’arrêterais bien à tous les mots, tant ils racontent chacun leur temps, dans un concentré fulgurant.
Le chanteur de rock ! le podium ! un maximum ! … me projettent immédiatement à la fête du village, au pied du plancher monté sur la place de l’église, au bout duquel trône « le podium » chargé de « la sono ».
Les gars en bleus sont encore en train de clouer les planches sur les travées. Je suis venue jeter un œil, sous prétexte d’une course à l’épicerie-café-tabac-dépôt de pain, qui existe encore à l’époque.

Ce soir ce sera le bal. Avec un orchestre itinérant et un chanteur nase, mais dans la nuit d’été, sur « Pour un flirt » gros tube, on rêvera qu’il se passe des choses qui ressemblent à « Tu me fais planer ».
Et je suis le roi du bal, moi qui n’étais qu’un petit mickey …

Nous sommes tous des petits mickeys, filles et garçons, gens d’ici encore nombreux, vacanciers de passage ou réguliers. Ce soir, nos parents feront le tour de la fête avec les petits, les emmèneront à la pêche aux canards et manger une barbe à papa, pendant que nous, les ados, aurons la permission de minuit, perdus entre les ombres et les lumières de la piste.

Ton amie Chantal n’a trouvé personne, mon frère et ses copains font les cow-boys au bar.
Nous on est tout seuls, à dix mètres au-dessus du sol, tout s’éteint, c’est trop bien, de danser dans le noir.

Evidemment je cite de mémoire, cette chanson n’est pas une chanson, c’est mon histoire. Mon amie Chantal habite toujours là-bas, dans la belle campagne de mes étés d’enfance. Je n’ai jamais eu de frère, mais mon amie Nicole et ses cousins faisaient probablement les cow-boys à la buvette, pendant que moi je rêvassais au bord de la piste, voire dans les bras, en tout cas, les mains sur les épaules d’un type que je n’avais jamais vu de ma vie et qui ne me plaisait pas plus que ça. Mais qui avait eu la gentillesse de m’inviter à danser un slow.

Tu me fais planer, lalila lilalilé … tu me fais planer oh oh yeah

Ça pour planer, je planais. Moi qui n’ai jamais pris aucune drogue, je planais sur la musique, l’idée de la musique, l’image de Michel Delpech sur la pochette du 45 tours, dos au mur, mollement appuyé avec sa chemise rouge déboutonnée sur un T-shirt blanc, les mains dans les poches de son jean mou, doucement triste, ou calmement doux. Je planais sur la douceur de sa voix transmise à celle de son pâle imitateur par la simple vertu des mots et de mon imagination échauffée par les odeurs de pralines et de pétards des pistolets à amorces.
Je suis dans les bras de n’importe qui, mais je suis transportée quand même.
Il essaie de frotter son début de moustache contre ma bouche, je détourne la tête, il hausse les épaules. Ça ne coûte rien d’essayer.
Quand le slow sera fini, il me dira merci, moi aussi. Et il ira tenter sa chance avec une autre, moins difficile ou moins inexpérimentée.
Je resterai sur les planches, tournoyant, les bras pendants comme des ailes paresseuses.
J’ai 15 ans, en attendant que ma vie décolle, je me fais planer toute seule.

Anna Rozen
Récits aléatoires
Récits par artistes et auteurs
Retour à l'accueil

Depuis « Plaisir d’offrir, Joie de recevoir » paru en 1999, une dizaine de bouquins d’Anna Rozen ont été publiés, principalement aux éditions du Dilettante. Le dernier en date s’intitule « Loin des Querelles du Monde ». Mais de près ou de loin, elle reste à l’écoute.

Ouvrir le chat
1
Contacter Écoutons nos pochettes
Bienvenue sur le Chat de Écoutons nos pochettes.
Merci de laisser votre message, je vous réponds dans les plus brefs délais.
Gilles de Kerdrel