On m’avait dit que je pourrais l’appeler Papa, mais moi j’avais déjà un papa !
La psychologue, encore elle: « tu verras, vous pourrez faire plein de choses ensemble… »
Tu parles, à peine arrivés chez lui, ma sœur et moi, on avait vite compris qu’on n’avait pas intérêt à moufter.
Lui, c’était le nouveau mari de ma mère. Un mec blanc comme un linge, 1,90 m, yeux gris-bleus, un regard d’acier, la froideur incarnée. Le genre de gars que t’as pas envie qui te prenne en grippe, et pourtant en un mois de vie de commune, la messe était dite : Monsieur ne me supportait pas ! Je ne sais pas ce que je faisais de mal, mais c’était ainsi… Ah tu parles d’une nouvelle vie !
À 12 ans à peine, je découvrais ce nouvel appartement, cette nouvelle ville à laquelle je ne comprenais rien, et enfin ce nouveau collège dans lequel je m’apprêtais à retaper ma 6e. À l’école, les autres se foutaient de ma gueule parce que je n’avais pas de chaussures de marque, ils n’arrêtaient pas de me dire « hey, ta mère elle va chez TATI », et moi je ne comprenais pas pourquoi ils parlaient tout le temps de ma tante.
Bref, c’était pas la fête.
Comme je m’ennuyais ferme et que je n’avais pas le droit de cité dans les parties communes de l’appartement de Monsieur, je restais cloîtré dans ma chambre à écouter la radio sur la chaîne hi-fi que ma mère m’avait cédée. Monsieur en avait déjà une de chaîne hi-fi, et d’ailleurs on n’avait pas le droit d’y toucher. Le salon était un royaume sacré !
À la radio, j’avais découvert le Top 50 . Putain qu’est-ce qu’on pouvait écouter comme merdes! Mais un beau jour de 1986, une petite pépite sonna différemment à mes oreilles. Un truc qui arrivait de New York et qui donnait la pêche. Je passais des heures à scanner les radios pour tomber dessus par hasard. À l’époque, je ne savais même pas comment faire pour enregistrer la radio sur une cassette, quel manche ! Bref, j’avais tellement envie de l’écouter ce morceau, que je suis allé au Auchan de Val de Fontenay pour acheter le disque 45-tours, au rayon Top 50. Il était là, pas loin des premières places.
« WALK THIS WAY », de RUN-DMC, en featuring avec un groupe de hardos revenu d’entre les morts : Aerosmith. Les hardos, je connaissais, je ne supportais pas ces mecs avec leurs jeans moulants, leurs vestes avec des patchs d’Iron Maiden, leurs coupes de cheveux à base de mulet frisotant dans la nuque. Ce qui me faisait gerber par-dessus tout, c’était leurs putains de Santiags à se chier sur la gueule. Merde alors! t’es en 1986 et tu portes encore des Santiags !
La pochette présentait au recto un visuel un peu décevant qui reprenait deux images du clip. Mais en écoutant le disque en boucle, pas trop fort pour ne pas déranger Monsieur, je me suis mis à regarder plus en détail la photo du groupe au verso de la pochette. Et cette photo m’intriguait…
On voyait les trois gars du groupe RUN-DMC qui se tenaient debout contre un mur dans de drôles de positions. Celui du centre était en avant, les bras écartés, comme pour empêcher les deux autres de venir vers nous et qui semblaient vouloir en découdre avec je ne sais qui ?
Les lascars étaient tous habillés de la même manière : un jean noir, droit, bien amidonné, rigide comme une bâche de camion, qui tombait sur une paire d’Adidas Superstar avec languette ressortie, sans lacets, c’était dingue ! En haut, un énorme blouson noir satiné, type Bomber, leur donnait une carrure de boxer. Sur la tête, un bob noir venait couronner l’ensemble. Putain quelle dégaine. Je n’avais jamais vu ça, j’adorais leur posture sans comprendre pourquoi. Il y avait quelque chose de fier, d’un peu agressif, et surtout une insolence, je crois. Plus tard je comprendrai qu’ils étaient l’archétype du style B-Boy du New York des années 80.
Derrière eux, pour seul décor, un vieux mur avec des graffitis. Les graffitis, c’était l’image de New York. La ville semblait délabrée et dangereuse. Je le sais parce que j’avais vu Les Guerriers de la Nuit (The Warriors) sur La Cinq. Mais revenons à RUN-DMC, ces jeunes Afro-Américains posant devant un mur de tags devaient affoler l’Amérique puritaine de Ronald Reagan.
Le fait est que moi, les dessins sur le mur m’avaient beaucoup intrigué. En 1986, aucun média ne montrait ce genre de chose, et cette pochette était un des seuls exemples de graffiti que j’avais en photo. J’avais chopé dans le magazine Comics USA un extrait d’une BD de Pépé Moréno qui montrait des graffitis dans le métro de New York. Mais là c’était une vraie photo.
A la fin de l’année 87, le Grand Blond à la chaussure noire et au regard d’acier avait été mis au rancart. Avec ma mère et ma sœur, on est revenus à Maisons-Alfort où nous avons eu la chance de chopper une HLM. Et dans mon quartier, il commençait à y avoir des tags.
J’avais peur de traîner avec les voyous du quartier, alors je regardais ça à distance. Ça m’attirait, moi aussi j’avais envie d’en faire… Alors après un long moment d’observation, j’ai pris ma pochette de RUN-DMC, et j’ai essayé de refaire le graffiti de la photo. Je ne comprenais rien à la construction des lettres, mais quel plaisir de reprendre mes crayons de couleur et mes pinceaux pour dessiner.
Puis un jour j’ai piqué un Onyx Marker dans les affaires que piquait ma mère à l’administration, où elle travaillait. C’était un vrai sport avec ses collègues de bureau. Avec ce Marker qui puait à mort, j’ai commencé à faire des petits tags, à l’arrêt du bus et au lycée.
Dans mon quartier, des grands de 16-17 ans s’étaient organisés en groupe. On vénérait les fameux ODC (Obsédé Du Cul), et les VEP (Vandales En Puissance), tout un programme. Mais les mecs étaient tout simplement ingérables. J’avais donc décidé de monter mon propre groupe. Un groupe de deux, oui je sais, ça fait pas bézef, mais j’en étais super fier. Mon pote et moi on était les ECT, Envers et Contre Tous.
Le petit garçon de 12 ans avait grandi, et désormais j’avais décidé que plus personne ne me marcherait sur les pieds, plus question de rester cloîtré dans ma chambre, le graffiti m’émancipait et m’ouvrait le champ des possibles.
Depuis 1986, j’ai acheté tous les albums de RUN-DMC. Ce fut même le premier groupe que je suis allé voir en concert… De quelques centaines de taggers sauvageons au début des années 90, à des dizaines de milliers de graffeurs aujourd’hui, notre mouvement a traversé les époques sans perdre son âme.
Et pour ma part, à chaque fois que j’entends RUN-DMC, je ressens cette petite étincelle qui a permis à un gamin de 12 ans de transcender sont présent pour s’inventer des aventures étincelantes.
HIP HOP FOR EVER, GRAFFITI NEVER DIE (le poing levé !)
Pascal Varambon aka Wazo