The Beatles

Sergent Pepers Lonely Heart Club Band

Daniel Fohr

Sgt Pepper’s est le 8ème album des Beatles dans une discographie originale, l’anglaise, qui en compte 12, comme les huitres et les apôtres. En 1967, mes camarades de classe écoutaient Julien Clerc, Jacques Dutronc, les cactus, un peu de Bee Gees, Sylvie Vartan. J’avais onze ans. Heureusement, j’avais deux frères de presque dix-sept ans, jumeaux, et en dehors des disques classiques de mon père, l’actualité musicale, à la maison c’était eux. Mes frères étaient très Rolling Stones, très Kinks, aussi, mais pas que, et donc, ils ont ramené le disque à la maison, Sgt Pepper’s. C’était quand même un événement. Ils l’ont écouté une fois, deux fois, et puis après ils devaient avoir autre chose à faire, et ils m’ont laissé lire la pochette comme on abandonne un os à un chien, parce qu’avant on lisait les pochettes, les crédits, qui joue sur quoi, qui a écrit tel titre, les paroles tout ça. En plus la pochette se dépliait, il y avait des trucs à découper dedans, et bien sûr la couverture de Peter Blake dont j’ignorais à l’époque qu’il était un des pères du pop art anglais. A l’époque j’ignorais aussi ce qu’était le pop art.

Et là, j’ai le souvenir d’un éblouissement, la luxuriance, le foisonnement des personnages, la couleur partout, le ciel est bleu, les palmiers, c’était magnifique. Et tellement de choses à regarder. Le contenant devenait soudain presque aussi important que la musique à l’intérieur. C’était une image que je pouvais revisiter sans aucun ennui, un objet d’évasion, comme un drap noué à la fenêtre ou une lime pour les barreaux, l’équivalent plus tard du Jardin des délices de Jérôme Bosch.

Passé ce premier choc, le cerveau gauche a pris le relais et je me suis intéressé au détails, et comme souvent, l’étude d’un sujet et la connaissance qu’on en retire, constitue, appelons ça, une deuxième source de jouissance. Le nombre d’heures passées à décrypter cette pochette, sans internet, est sans doute l’une des causes de mon 1/20 à l’épreuve de mathématiques au bac six ans plus tard, parce que 67, c’est l’année, où j’ai vraiment décroché. Sgt Pepper’s est une plongée dans le vingtième siècle et les influenceurs de l’époque, à laquelle participent quelques figures du dix-neuvième comme Edgar Poe, Karl Marx ou Oscar Wilde. De Bob Dylan à Marlon Brando, de Stockhausen à Marylin Monroe, Freud, W.C. Fields, Huxley, Sonny Liston, et plein d’autres, 61 personnalités au total, comme Mae West à qui les Beatles ont dû écrire personnellement pour qu’elle accepte de figurer sur l’image. Il y a même les Beatles en cire, statufiés par madame Tussaud dans leur costumes sombres de 1965, enterrés et atterrés par leur nouvelle image, vivante et bariolée.

Hitler et Jésus devaient figurer sur l’album. Hitler c’était une idée de Lennon, évidemment, même si le disque c’est surtout Mc Cartney. Jésus, en fait, personne n’y tenait tant que ça et il n’a pas eu droit à sa photo. Hitler, c’est la production qui n’a pas voulu, mais sur internet on peut trouver l’image avec Hitler, en noir et blanc. Il y a Stuart Suttcliffe aussi, sur la pochette, un Beatle que peu de gens connaissent, qui a quitté le groupe en 61 et qui est mort en 62. Et puis, il y a aussi le moment où j’ai lu Welcome to the Rolling Stones écrit sur la poupée en bas à droite, quelle émotion : les Beatles saluaient les Rolling Stones, alors que toute le monde à l’époque les croyait en guerre, même moi je le savais, les méchants contre les gentils. C’était super, les deux groupes que j’aimais le plus se respectaient.

L’étude de la pochette, identifier les personnages, trouver les correspondances, saisir les signes, c’était la félicité d’être initié à la mythologie des Beatles, d’être convié backstage, dans le secret des intentions, dans la connivence, c’était faire partie de la chose, un truc de groupie.

Tout ça s’est fait sur la durée, bien sûr, Impossible de connaître l’existence d’un Wallace Berman à 10 ans.

C’est sur Sgt Pepper’s qu’apparaissent les premières preuves que Paul Mc Cartney était bien mort à l’époque : la main au-dessus de sa tête comme pour une bénédiction avant le grand voyage, le macaron noir qu’il porte à l’intérieur, avec écrit dessus O, P, et ce qui pourrait être un D, Officially Pronounced Dead, et le fait qu’il soit de dos sur la quatrième, comme quelqu’un qui s’en va. Son sosie s’est bien débrouillé jusqu’à présent, bien mieux que celui de Saddam Hussein, mais peut-être qu’un jour il commettra une erreur.

Sgt Pepper’s ce n’est pas juste une belle pochette graphique, comme celle de The Dark Side of the Moon ou la banane de Warhol pour le Velvet Underground, c’est une pochette monde comme on parle de livres monde. Avec Sgt Pepper’s, les Beatles se réinventent. Tout à coup ils n’étaient plus les Beatles, ils étaient un autre groupe, la fanfare des cœurs solitaires. Les Beatles inventaient sous nos yeux la stratégie de la métamorphose, ou de l’avatar,  reprise plus tard avec le succès que l’on sait par David Bowie, Prince ou Lady Gaga.

Et puis il y a la suite, les prolongements et qui appartiennent à la pochette de Sgt Peppers, comme le silence à Mozart. Le clin d’œil des Stones en retour par exemple, sur Satanic Majesties Request, avec les visages des Beatles dissimulés sur la pochette ou encore les références et les détournements qui suivront, comme la pochette de Zappa, We’re Only In It For The Money, en « présence » de Ringo Star, celle de Def Leppard ou des Monkees. Mais le vrai prolongement de la pochette de Sergent Pepper, en fait, il arrive un an plus tard, au cœur de l’automne 68, le big bang, la deuxième lame avant que le poil ne se rétracte : la sortie d’un double album blanc quasi anonyme, la production ayant obtenu une mention minimale The Beatles, gaufrée blanc sur blanc, presque invisible.

Passer de la luxuriance de Sgt Pepper’s au vide de l’album blanc, a constitué ma première confrontation à une démarche qui relèvait de l’art contemporain. Les Beatles passaient brutalement de Jérôme Bosch à Malevitch. Et c’est précisément la raison pour laquelle les deux albums, Sgt Pepper’s et Le double Blanc, marchent ensemble, fonctionnent comme un diptyque dont les deux volets s’opposent aussi violemment que le paradis et l’enfer de Jérôme Bosh.

D’un côté une pochette colorée débordante d’informations et une musique flamboyante, extrêmement cohérente, le paradis. De l’autre un packaging qui refuse tout rôle informatif, vidé de toute tentative de séduction, et à l’intérieur un mélange de genres et d’idées musicales sans aucune cohérence, un bordel impressionnant qui couvre presque tous les genres : hard rock avant l’heure, classique, blues, jazz, ballade, rock, musique contemporaine, country, valse et j’en passe, un catalogue incroyablement inspiré dans lequel puiseront presque tous les groupes à venir, comme s’il était libre de droits, l’enfer.

Avec le double blanc, les Beatles ne se prétendaient plus un autre groupe mais un non-groupe, n’étant d’aucun genre et de tous, et dont seule subsiste la trace, en blanc sur blanc. Sgt Pepper’s recréait le monde et le double blanc le désintégrait.

Pour en revenir à mon enfance, peu après l’irruption de Sgt Pepper’s à la maison, mes frères sont partis en résidence universitaire et ils ont emporté leurs vinyls. J’ai donc acheté Sgt Pepper’s, pour moi tout seul, au magasin Decré à Nantes qui est maintenant devenu un Galerie Lafayette. J’arrive dans ma chambre, je sors le disque de la pochette et je le pose sur la platine. Face 1 Sergent Pepper’s etc, With a little Help etc, et ça déroule jusqu’à Being for the benefit of Mr. Kite. Je retourne le disque, Face 2, Sergent Peppers, With a little help, ah ben non, je me suis trompé, quel imbécile, je re-retourne le disque… Sergent Pepper’s, With a little help… Mon Sgt Pepper’s avait deux Face 1, une erreur de pressage, très rare j’imagine, parce que je ne connais personne à qui c’est arrivé. Et il fallait que ça tombe sur MOI. Je peux vous dire que, ça n’a pas traîné, je suis allé le rendre au magasin dans l’heure, pas prêt à me faire avoir, pour l’échanger contre un disque avec les deux faces différentes.

Je ne m’en remets toujours pas d’avoir fait ça.

Daniel Fohr
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Daniel Fohr est l’auteur de cinq romans dont L’émouvante et singulière histoire du dernier des lecteurs.

The Beatles

Sergent Pepers Lonely Heart Club Band

par Daniel Fohr

Sergent Pepper est le 8ème album des Beatles dans une discographie originale (anglaise) qui en compte 12, comme les huitres et les apôtres. En 67 je suivais l’actualité musicale de mes frères aînés plutôt que celle de mes camarades de classe tournés vers la chanson française. Donc ils ont ramené le disque à la maison. Et on peut parler d’émotion : la pochette de Sergent Pepper (Peter Blake) est en disque ce que le Jardin des délices de Jérôme Bosch est au poster. Ce sont des mondes qu’on revisite sans ennui. Le nombre d’heures que j’ai passées à décrypter cette pochette est sans doute l’une des causes de mon 1/20 en maths au bac.

Sergent Pepper est une plongée dans le vingtième siècle et ses influenceurs d’alors, avec un peu de dix-neuvième aussi, de Bob Dylan à Marx, d’Edgar Poe à Marylin Monroe, Stockhausen, Freud, en passant par WC Fields, Sonny Liston, Tony Curtis et plein d’autres, comme Mae West à qui il a fallu écrire pour avoir son accord, et même les Beatles confrontés à une image datées et cireuse d’eux mêmes à l’époque où ils s’habillaient pareils. Avec Sergent Pepper, les Beatles se réinventaient en un autre groupe, se transformaient en fanfare, initiateurs d’une stratégie du changement reprise plus tard par Bowie. Le ciel est bleu, il y a des palmiers, c’est magnifique.

Passée l’émotion, la connaissance constitue une deuxième jouissance. Par exemple savoir que Jésus et Hitler devaient figurer sur l’album. Hitler c’était une idée de Lennon, évidemment. Même si le disque c’est surtout Mc Cartney. Hitler, la production n’a pas voulu et elle a gagné (on peut trouver la pochette avec Hitler sur internet), et puis Jésus, bof, ouais, non… Et bien sûr, la preuve que Paul Mc Cartney était bien mort à l’époque comme l’atteste le macaron noir qu’il porte avec OPD écrit dessus (le D c’est pas évident) Officially Pronounced Dead  et le fait qu’il soit de dos sur la quatrième. En passant, je trouve que depuis, son sosie s’est vraiment très bien débrouillé, mieux que celui de Saddam Hussein.

Mais pour en revenir à l’émotion, le coup ça a été quand juste après m’être aperçu que les Rolling Stones étaient eux aussi sur la pochette sous forme d’un Welcome to the Rolling Stones écrit sur la poupée en bas à droite, j’ai découvert les visages des Beatles cachés sur la pochette de Satanic Majesties Request, sorte de réponse à Sergent Pepper, et c’était comme un prolongement de l’histoire, de l’émotion encore. Les deux groupes que j’aimais s’aimaient. C’était super…

Tout allait bien quand juste après, au cœur de l’automne 68, le big bang : l’album blanc (numéroté). Passer de la luxuriance de Sergent Pepper à l’essentialité de l’album blanc a été pour moi un choc, la première confrontation à une démarche qui relevait de l’art contemporain. Les Beatles sautaient de Bosch à Malevitch. Le groupe devenait un non-groupe dans cette absence de signes de reconnaissance et le double album blanc  proposait un catalogue de genres et d’idées musicales impressionnant pour tous les groupes à venir en manque d’inspiration.

Daniel Fohr est l’auteur de cinq romans dont L’émouvante et singulière histoire du dernier des lecteurs.

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