My Bloody Valentine

You made me Realise

par Joseph Ghosn

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J’étais un jeune impétrant peu sûr de lui et de ses goûts, mais certain d’une chose : à la Fnac de l’avenue Wagram, il se passait des choses et l’on pouvait à loisir se promener entre les rayons et observer les pochettes, de demander ce qui s’y dissimulait, les musiques qui se cachaient là, et pouvaient, c’était certain, changer ma vie d’un coup.

Il y en eut plusieurs qui, autour d’une même année, me firent chavirer : Treasure de Cocteau Twins, et son mannequin d’essayage sorti d’un fantasme d’Hollywood circa 1941. Psychocandy de Jesus & Mary Chain avec son esthétique si impalpable, image prise dans une vidéo – le comble de la modernité, aussi éraflée que la musique elle-même. Hatful of Hollow des Smiths, dont l’image invoquait la candeur Hill-érotique des textes de Jean Cocteau que je lisais alors – leur poésie aussi, surtout. Perfect Prescription de Spacemen 3 qui m’intriguait tant, avec ses deux musiciens posés là, en pulls popéristes, guitares en main, brutalité annoncée. Mais le disque m’a longtemps fait peur : il était mal rangé dans le rayon country et je ne comprenais pas le décalage entre ce que je percevais et ce que l’on me proposait.

Et puis, peut-être la plus forte de toutes : la pochette du maxi You Made Me Realise de My Bloody Valentine : un portrait noir et blanc, gris surtout, d’une jeune fille allongée dans l’herbe, comme un couteau pas loin du visage et un sourire rêveur. Il y avait tout dans cette pochette : du songe, de la violence, du fantasme, de l’inconnu, du réel et du très beau – comme une image sortie d’un film rêvé que l’on avait vu de loin et que l’on rêvait de revoir. Acheté sur la foi de ces impressions, le disque faisait encore plus d’effet : 5 morceaux de pop et de bruit, de douce fureur rentrée, d’adolescences cramées et de guitares prêtes à se défaire de tout et déjà d’elles-mêmes. Le maelström du morceau-titre était contre-balancé par des morceaux plus mélancoliques dont l’impeccable Slow, rengaine qui vous vrille en douceur le crâne et surtout l’inlassable Cigarette In Your Bed moment d’apesanteur amoureuse avant la fin de tout.

Je plongeais dans tout cela, dans le bruit et la mélancolie mêlés, dans la douceur surtout qui transparaissait de la pochette et de la musique, derrière des gravats de fracas et de violences sourdes. Qui aurait cru que la Fnac dissimulait autant de sensations ? 

Joseph Ghosn a commencé son métier de journaliste en écrivant sur la musique, d’abord pour le magazine Magic puis pour les Inrockuptibles. Une activité centrale jusqu’à aujourd’hui, à la direction de Vanity Fair et  Grazia ou comme rédacteur en chef au Nouvel Obs. Et qui le tient aussi sur Instagram où il consacre son compte à l’écoute subjective, toujours, et intime, de plus en plus, des disques en résidence chez lui.

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