Gilles Tandy et les Rustics

gilles tandy et les rustics

par Fred Le Falher

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On est en 1992, et je suis étudiant aux Beaux-Arts de Saint-Etienne. Avec mon pote Philippe et les autres, on se nourrit de pain-frites-mayonnaise, on boit des bières premier-prix, et on danse comme des possédés sur les Soup Dragons et les Charlatans. Dans mon petit appart de la rue Brossard, je lis les Inrocks-mensuel en écoutant Les Objets, The La’s, et la compile Contresens. Je ne me lave pas tous les jours parce que ça caille trop dans ma salle de bain, je suis maigre et un peu hirsute sur les bords, bref, c’est le tout début des années 90 et c’est cool.

Un jour de janvier, je décide d’aller acheter le dernier Lou Reed, Magic and Loss, qui vient de sortir. Je suis à la Fnac, je repère rapido le CD, mais ça je m’en fous, parce que je n’ai pas encore de lecteur. Oui, je fais un peu de résistance à la technologie… Or, ce jour-là, pas moyen de mettre la main sur le vinyle. Perplexe, je chope un vendeur :

– Vous l’avez plus, le Lou Reed en vinyle ?

– Ça risque pas, il ne sort pas en vinyle. 

Eh ben voilà, on y est : c’est la guerre. Et comme un con, je suis déjà dans le camp des vaincus. Après quelques années de cohabitation faussement pacifique, l‘armée CD vient de dézinguer le peuple Vinyle, et tant pis pour les nazes qui ont un problème avec la modernité : le nouveau monde avance sans eux, sans moi. Et Lou Reed, ce salaud, s’en tape le coquillard…

J’étais sorti pour acheter un disque, pas question de rentrer bredouille. Un peu groggy, mon premier choix se porte sur Loveless de My Bloody Valentine, encensé partout. Un truc bruyant, parfait pour passer mes nerfs. Mais j’hésite un peu : même en temps de guerre, c’est quand même pas trop mon truc, les grosses guitares. Mon crédo à moi, c’est plutôt mélodie imparable, intro limpide et refrain qui tue. Et puis cette pochette floue façon The Cure, toute en rouge baveux, bôf bôf…  Quelque chose me dit que cet album-là n’est pas pour moi.

Je continue de zoner et tombe sur une autre image, plus dans mes cordes, ça saute aux yeux. Un fond jaune, une silhouette de marguerite, une photo du groupe et basta : c’est gilles tandy et les rustics (sic), sans les majuscules, un détail typographique qu’on peut lire comme une marque de modestie. Gilles Tandy : un second couteau du rock français, peut-être, n’empêche que son album était chroniqué dans les Inrocks (numéro 32, avec Leos Carax et son clébard en couve, rubrique Popus). Les articles des Inrocks étaient tellement fignolés à cette époque que ça donnait envie de les suivre n’importe où, aveuglément. J’ai quand même les yeux grands ouverts en manipulant la pochette. Recto-verso, c’est le même topo : iconographie rock (guitares, amplis et tutti quanti) et couleurs en aplats comme je les aime, sans nuances ni dégradés. On est loin de la confusion atmosphérique de My Bloody Valentine. Sur la pochette intérieure, c’est la fête : des gros lettrages, des motifs, des fleurs, des ronds partout. On se la joue pas arty et nébuleux, chez les rustics : c’est juste pimpant et franc du collier, les gars annoncent la couleur, sans chichis. Je rentre chez moi tout fiérot, malgré la défaite. J’ai trouvé mon disque.

Cet album n’est pas devenu un monument. Trente ans après, il n’est jamais cité nulle part, par personne. Il n’apparaît dans aucune liste genre « discothèque idéale du rock français ». Aucun de mes copains ne l’a. C’est juste dix chouettes morceaux de rock en français avec des jeux de mots qui valent ce qu’ils valent, joués par un groupe qui donne ce qu’il a, sans se prendre le chou. Mais pour moi, évidemment, cet objet-là incarne autre chose. Sous sa pochette fleurie, c’est mon dernier disque du monde d’avant. Mon dernier 33 tours du monde libre. Et le bois dont on fait le rustic, c’est bien connu, il est du genre costaud : cette marguerite-là, mes amis, elle ne fanera jamais.

Fred Le Falher

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