The Rolling Stones

Sticky Fingers

par Delphine Comby

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L’album Sticky Fingers des Rolling Stones, à la pochette mythique conçue par Andy Warhol, est sorti en 71. Bien avant ma naissance, mon père l’avait acheté. J’ignore si j’ai été conçue sur une chanson de cet album, mais là, j’ai trois ans et ma mère tente de me faire manger une purée qui a beaucoup moins d’intérêt que cette pochette posée là, à quelques mètres de moi.

Moi, enfermée sur cette chaise haute, dans l’impossibilité d’atteindre cet obscur objet du désir : un jean bosselé fermé par une vraie fermeture Eclair et vers laquelle je tends les bras en hurlant. A 3 ans, je suis déjà fan…

Je l’ai rapidement deviné et je le vérifierai souvent plus tard : mes parents ne comprennent rien. A la place de cette braguette, qui, c’était certain, permettait de sacrément bien s’amuser dans un mouvement frénétique d’aller/retour de haut vers le bas, mes parents me proposent Sophie la Girafe qui fait pouic-pouic quand on appuie dessus.

En signe de protestation, je repousse mon assiette de purée. Regards désolés de mes parents, puis soudain une fulgurance. Mon père, visiblement content de lui, revient avec un Casimir qui sent le plastique que je saisis avec urgence. Et hop ! Casimir, tu n’es pas celui que j’attendais, ça va te valoir une petite apnée sous la purée. Regards courroucés de mes parents. A cette époque – comme maintenant-, il y a des petits enfants qui meurent de faim en Afrique : on ne joue pas avec la nourriture !

J’apprends à cette occasion qu’il n’y a qu’en foutant le bordel qu’on est écouté : il y a du progrès, ma mère semble avoir compris.

« Je crois qu’elle veut ça… »

Trois paires d’yeux regardent l’entrejambe de Mick Jagger, ou celle de quelqu’un d’autre, la rumeur n’a jamais avoué la vérité.

« Ça? Pas question ! Non, non et non ! Elle aura ça ! »

Et voilà que je me retrouve avec pleins de disques, ceux de la platine Fisher Price…

Dans un élan de colère, j’apprends à jouer au frisbee uniquement dans l’espoir de décapiter l’un de mes géniteurs avec une de ces surfaces plates et plastifiées. Autant dire qu’à ce stade, la probabilité que je finisse par manger cette purée est proche de zéro. Regards inquiets de mes parents. Comme si mon attirance pour cette pochette allait à coup sûr m’envoyer à leurs frais sur un divan de psy pendant les 10 prochaines années, alors que tout ça, c’est à cause du manque de créativité des fabricants de jouets pour enfants. C’est médiocre, c’est faux, c’est en plastique !

Mais miracle, je vois la main paternelle attraper l’album sur l’étagère. Avant de me le tendre, il enlève avec précaution le 33 tours de sa pochette. C’est inutile, la fameuse fermeture Eclair, en pressant sur les sillons lors de l’ouverture de la braguette a déjà abimé le vinyle au niveau de « Sister Morphine », faisant bégayer le morceau à la manière d’un toxicomane multirécidiviste.

Je saisis enfin à deux mains la pochette convoitée ! Après tant de frustration, la satisfaction de coller mes doigts à autre chose que du plastique me fait partir dans des mouvements incontrôlés, accompagnés de cris frénétiques. Je tressaute, la table haute en tremble et la cuillerée que j’étais enfin disposée à manger pour récompenser mes parents de leurs efforts tombe malencontreusement de l’assiette pour se répandre sur l’album au jean mythique. Mon père hurle. Trop tard. J’avais envoyé la purée.

Delphine Comby

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