Molly Drake

Molly Drake

par Dominique A

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Ce disque n’aurait jamais dû en être un. Mrs Drake composait au piano des chansons à usage domestique, peut être uniquement divulguées lors de soirées entre amis, ou jouées à son mari et leurs deux enfants. Il est fortement probable qu’elle les écrivait avant tout pour elle-même, pour expurger une mélancolie par trop tenace. 

Les chansons étaient enregistrées sur un magnétophone à bande 2 pistes, peut-être par elle-même, peut-être par Mr Drake : ce qui serait étonnant, tant le degré d’intimité est fort sur ces enregistrements, comme si nulle autre personne que l’interprète ne pouvait s’immiscer pour les capter, mais en dirait long sur les rapports de monsieur et madame.

Tous deux avaient un fils, Nicholas qui montra très tôt de fortes dispositions à la composition et à l’interprétation, à l’instar de sa mère : au piano maternel, il préféra une guitare folk, transposant de par son jeu habile et une science innée de l’open tuning la sophistication des harmonies pianistiques à la six cordes. Sous le nom de Nick Drake, il réalisa dans une semi confidentialité déprimante, et rétrospectivement incompréhensible, quelques-uns des plus beaux disques de chansons qui soient.

Près de 40 ans après sa mort prématurée, à l’âge de 26 ans, sa soeur Gabriella rendit publique, via un petit label anglais, Squirrel Thing, l’intégralité des enregistrements domestiques de sa mère. Quelques-unes de ces chansons étaient apparues auparavant sur une compilation consacrée à Nick Drake et opportunément appelée « Family Tree ». Elles firent sans doute se dresser quelques paires d’oreilles, et spéculer certains sur la possibilité d’un trésor familial en sommeil. A raison.

En 2013, le disque regroupant 19 compositions originales de Molly Drake parût donc, sous une élégante pochette blanc crème, trouée en son milieu par un médaillon ovale, aux bords gaufrés, laissant apparaître en pochette intérieure un portrait colorisé d’une très belle jeune femme au regard intense d’une petite trentaine d’années (26 ans ?) : Molly Drake elle-même, dont le nom apparait discrètement en relief sous le portrait.

L’image de la pochette est donc celle de la pochette intérieure, suggérant l’idée d’une histoire inscrite sous une autre. C’est comme la page de garde d’un album de famille, et de fait il n’est question que de ça ici, de famille, et d’une mélancolie transmise d’une génération à l’autre, celle désormais largement reconnue du fils venant post mortem mettre en lumière celle de la mère, qui la lui avait confiée.

Pour avoir acheté tant de disques sur la foi d’une pochette, pour complaire à mes intraitables penchants compulsifs, j’aurais sans nul doute flanché face à l’image de la belle Molly, sans rien connaître de cette histoire triste et belle, ni rien écouté au préalable. Que dire alors quand toutes écoutilles relevées on se trouve en présence d’une telle merveille auditive ? Des chansons d’une beauté nue, semblables à de vieux standards, et chantée d’une voix dont le voile renvoie inévitablement à celui du fils.

Des chansons enregistrées bien avant que Nick Drake ne grave les siennes et dont la tristesse infinie semble préfigurer à la fois et l’oeuvre et la perte du fils. Parce que nul n’était censé les écouter en dehors du cercle amical ou familial, elles sont d’une honnêteté et d’un naturel rares, dépourvues de toute tentative de séduction.

J’ai commandé un exemplaire en cd de ce disque : c’est celui que j’écoute. L’autre en vinyle, trône, légèrement de biais, sur une étagère : c’est la seule pochette qui décore les murs de ma maison.

Dominique A. Auteur, chanteur, compositeur. Également auteur d’un livre-souvenirs sur Philippe PascalFleurs plantées par Philippe.

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