Joy Division

Unknown Pleasures

par JD Beauvallet

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C’est une pochette de disque aimable comme une porte de prison, noire à l’extérieur, pour un disque encore plus noir à l’intérieur. Une pochette de disque hostile, glaciale, sexy comme la médecine légiste. À l’origine vendue en une sorte de carton tissé, façon faire-part de décès, elle était sombre comme une toile de Soulages, zébrée d’une lumière aveuglante, à la Soulages aussi.

Qu’y voit-on, qu’y entend-on ? Une marée noire inextricable, illuminée d’un graphisme pâle évoquant le compte-rendu affolé d’un sismographe, ou le relevé scandaleux des mensonges à la chaîne recensés par un polygraphe. Ce mystérieux enchaînement de convulsions, de tachycardies, de montagnes russes correspond parfaitement à la musique : du punk-rock glacial, épileptique, anxieux, détourné de sa violence gratuite en une exaspération raffinée, grâce à la production impossible de Martin Hannett. De la musique plus électrocutée qu’électrique : voici ce que propose Unknown Pleasures, le premier album de Joy Division sorti en 1979. 

La pochette est signée par un jeune graphiste tout juste diplômé et immédiatement recruté par le label local, Factory Records : Peter Saville. Pour la maison de disques, il développera une esthétique de la désolation, un compte-rendu de la déshumanisation. Sa pochette d’Unknown Pleasures est sans doute le plus fulgurant résumé de son génie, de sa manière explosive d’afficher ce qui n’est pas visible, de révéler en creux, de détourner signes et symboles. Elle représente le premier pulsar jamais découvert, le signal radio d’une étoile sur le point de mourir. Chez Factory, on considérait à juste titre les sciences comme de la poésie. 

Je vénérais tellement Factory et son univers que je déménageais alors pour Manchester : des disques changent des vies. Unknown Pleasures en fait partie. 

C’est à un pulsar, dont je ne suis même pas certain de saisir le sens, que je dois cette bifurcation, à angle droit, dans ma vie promise sans doute au droit, à la médecine ou, plus sûrement, à l’ennui.

Sans cette pochette qui m’a alpagué chez un disquaire de Tours, sans ce rock tout en stridences, en tension, en urgence, je n’aurais sans doute jamais défié mon destin. Mais la puissance de cet appel du vide, cet ordre impérieux de me rendre à Manchester pour faire partie, enfin, d’un tout furent indiscutables. Il fallait se perdre à Manchester pour se trouver. Depuis, où que je vive, il y a toujours eu ce graphisme rigoureux au mur de ma chambre ou de mon bureau : un doudou, un talisman voire une icône, au sens sacré du terme.

Peter Saville dira alors que les pochettes de disques forment la collection d’art contemporain des adolescents. Il n’avait pas prévu que quarante ans plus tard, les vinyls de ce premier album de Joy Division se vendraient déjà encadrés dans des supermarchés culturels, ni que le logo devenu universel, divorcé de la musique, ornerait tout et n’importe quoi : des draps, des mugs, des sous-vêtements.

On a même vu David Hallyday porter un t-shirt Unknown Pleasures en couverture de Paris Match. Une des chansons affolées de l’album s’appelait She’s Lost Control. De son œuvre elle-même piochée dans une encyclopédie, Peter Saville a perdu le contrôle. C’est à ce prix-là qu’on appartient à la pop-culture.

JD Beauvallet, journaliste, critique musical.

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