Portishead

Dummy

par Lisa Balavoine

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J’ai à peine 20 ans quand ce disque sort. J’ai rencontré celui qui sera le père de mes enfants un an auparavant. Je suis étudiante en DEUG de lettres modernes. Je vis dans un studio, seule pour la première fois. Loin de Bristol. J’achète ce disque. En CD à cette époque-là. Un carré bleu d’où s’échappe une silhouette floue de femme qui s’avance (ou bien est-elle assise ?) sous des projecteurs. Silhouette hésitante pour album envoûtant. Je l’écoute chaque jour. Je le connais par cœur. Chaque morceau, chaque son, chaque inflexion de voix de Beth Gibbons. Les intros. Les spectres autour. Les silences.

J’ai à peine 20 ans, puis 25. On s’installe ensemble, on a ce disque en double. Je crois me souvenir qu’il y a les deux côte à côte sur l’étagère. C’est un disque pour lequel on ne se disputera pas. Par la suite, il y aura souvent ce disque chez les gens qui comptent pour moi. Je repense souvent à cette scène finale de Chacun Cherche Son Chat, où Garance Clavel court en souriant dans le onzième arrondissement. Elle court sur Glory Box. C’est une chanson sur laquelle on court, une chanson qui nous rattrape. Le souffle coupé. Un truc de femme, rauque, sexy, intense. Un morceau qui le déchire, qui me donne l’impression d’être vivante. J’ai 36 ans. Je retourne vivre seule, des enfants en alternance. Je m’installe dans une maison.

J’écoute ce disque à fond, chaque jour. J’écoute les suivants, mais moins. J’ai quelque chose qui ne s’explique pas avec celui-là. Je vis des histoires d’amour à distance. C’est un album que j’écoute au casque, dans le train. Ma vie s’écoule sur un rythme trip-hop. Un homme aimé m’emmène écouter cet album sur scène. Je crois que ça me fait pleurer. Quand j’entends Roads surtout, parce que c’est ma préférée.

Et puis ma mère meurt. Avec les sous qu’elle me laisse, le premier truc que je fais c’est que je rachète une platine. Et Dummy, en vinyle. Premier que j’écouterai. Et puis j’écris aussi un livre. Au moment de placer quelques mots en exergue, je sais déjà que ce sera ceux-là. Give me a reason to be / A Woman / I just want to be a woman. Ce sont les premiers mots du livre. Les ultimes de l’album. Les mots essentiels de cette part de moi. Parfois cela me fit sourire quand j’entends parler des disques d’une vie. Pourtant ça existe. Pour moi c’est Dummy.

Ecoutez cette chronique en podcast ici

Lisa Balavoine est l’auteure de 2 romans : Eparse et Un garçon c’est presque rien.

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