John Coltrane

A Love Supreme

Gilles de Kerdrel

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C’est ton père qui m’a fait découvrir A Love Supreme. Il nous avait invité à dîner, pour rencontrer enfin « celui qui a su enlever ma fille… ».

A lui qui collectionnait le Jazz, tu avais fait un portrait de moi féru de musique, hyper mélomane incroyablement ouvert. On ne pouvait que s’entendre.

Sauf qu’à l’époque, je n’écoutais que du rock. Et encore, pas n’importe lequel (en fait j’étais hermétique à presque tout ce qui ne venait pas de la scène punk rock de Detroit ou de Brisbane). Cette soirée sentait le piège à plein nez.

  … Ça n’a pas raté. Du salon, une cascade de notes jouées à la trompette nous parvient dès la porte d’entrée de l’appartement. Avant même les présentations, il me lance :

-Vous qui êtes mélomane, je ne vous fais pas l’affront de vous demander si vous avez reconnu Miles

Après nous avoir servi quelques verres, ton père part en cuisine et me demande de choisir un disque. Et voilà, le piège se refermait déjà : du jazz en haut, du jazz en bas, à droite à gauche, les rayonnages en étaient plein…

Mais soudain, ouf, miracle, je suis sauvé. Je tombe sur la pochette de A Love Supreme de John Coltrane : Portrait noir et blanc du saxophoniste, de profil, en biais et cadré vers le bas, regard qui remonte et porte au loin. Je ne connaissais de Coltrane que cette photo, présente sur le collage de la pochette de «Looking at You », un single du MC5

En revenant au salon, Jacques (« Au fait, appelez-moi Jacques »), me félicite pour mon choix, et pose le disque sur la platine. Commence alors un interminable supplice. Jacques se met à décortiquer note pour note chaque titre de l’album, qui ce soir-là m’est insupportablement inaudible. Seuls 3 mots, « A Love Supreme » psalmodiés 19 fois d’affilée (c’est pas moi qui le dit, c’est lui) à la fin de « Acknowlegment », provoquent entre nous deux des sourires complices.

A la fin du diner, Jacques, surement un peu bourré, m’offre son exemplaire de A Love Supreme. M’enlaçant jusqu’à presque m’étouffer, il me fait jurer d’en prendre autant soin que de sa fille, puis claque la porte, nous laissant dans la lumière blafarde du hall…

On n’a jamais réécouté ce disque (ensemble, en tout cas), mais le « A Love Supreme » répété par Coltrane de sa voix si profonde est vite devenu le mantra de notre langage amoureux. Au lit, on se le susurrait à l’oreille. Au cinéma aussi, quand à la fin on avait aimé le film. Devant un morceau de fromage, sous la pluie, ou allongés sur le sable, il revenait. Même le jour où l’on s’est quitté, j’ai cru un instant le lire sur tes lèvres.

Gilles de Kerdrel est concepteur-rédacteur et l’auteur d’Ecoutons Nos Pochettes.

 

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