HF Thiéfaine

Fragments d'hébétude

Gaël Brehon

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Le shit est dégueulasse. La pochette de l’album aussi. J’ai trouvé ça place du RER (la boulette, pas le disque). Un  petit rebeuh avec une tête d’embrouilleur. Il m’a dit : « oh, toi, t’as une tête à te faire embrouiller ». Et il a joint le geste à la parole. C’est la vie. Mais c’est pas grave, je suis content. Je dirais presque : heureux. Il est 19h, j’ai fermé ma porte, et je ne la rouvrirai pas. Ce soir, confrontation au sommet. A ma gauche, cannabis, sous sa forme bas de gamme du début des années 90 : un morceau de savonnette maronnasse, bien sec, bien coupé au pneu. A ma droite, le dernier album d’Hubert-Félix Thiéfaine, sorti il y a deux jours. « Fragments d’hébétude », ça s’appelle. On y est. On y arrive. Mais putain, qu’est-ce qu’il a foutu ? C’est quoi, cette image atroce ?  

Sur la pochette, on voit l’ami HFT, une casse automobile, et un soleil qui explose. Un avant-goût de ce qui va arriver à mon cerveau dans quelques minutes. L’image est traitée avec un filtre glauque qui fait un peu… chiottes de bistro. Thiéfaine, c’est de la poésie, même ma mère est d’accord, mais pour les art graphiques, c’est pas foufou. Putain, c’est quoi cette horreur ?

Le disque est déjà dans le lecteur de ma chaîne Sony avec les équaliseurs qui dansent le smurf. Je presse la touche lecture, je colle deux feuilles de papier OCB, et je commence à brûler mon désœuvrement. La première chanson s’appelle Crépuscule Transfert. Ah… on y est. L’heure de la métamorphose. L’étudiant va se muer en cloporte. Aussi dynamique qu’un vieux chewing-gum en voyage. En route pour les galaxies lointaines… 

Je fais jaillir la flamme de mon briquet, et dans une longue bouffée, je commence mon vol sur la nyctalopus airline. Pourquoi est-ce qu’on fume des joints à 19 ans ? Pourquoi est-ce qu’on écoute Thiéfaine ? J’ai l’impression confuse que les deux questions sont liées. Thiéfaine, c’est le chemin des possibles. Le grand frère qui a fait toutes les conneries avant vous. Pour écrire Alligators 427, Sweet Amanite Phalloïde Queen, et Enfermé dans les cabinets (avec la fille mineure des 80 chasseurs), il faut en avoir vu, du pays. Impossible d’imaginer une seule drogue qu’il n’ait pas prise. Alors si lui, pourquoi pas moi ? Et puis c’est rassurant de se dire qu’il est revenu de tout. Le mec se met à l’envers depuis 542 lunes et 7 jours environ, et il est encore étincelant de fraîcheur. Non, pas exactement ? Il a l’œil torve, le teint blafard, les cernes bien creusés ? Bon, en tout cas, il est là. Il continue d’associer les mots comme personne. Et il écrit des trucs qui ne veulent tellement rien dire, qu’à la fin… il dit tout. Alors on a envie de le suivre. De partir avec lui dans ses mathématiques souterraines. De s’en remettre au vent de ses errances. Si la défonce l’a rendu aussi talentueux, pourquoi pas moi ? On est bien naïf, à 19 ans. 

A chaque nouvelle taffe, je perds deux points de QI. Je me dissous dans mon assise en mousse. Mes neurones explosent en cascade. Je suis le môme kaléidoscope. Je suis high. Le joint, c’est un truc festif, paraît-il. Les copains, les fou-rires, tout ça… Mais moi, c’est pas trop mon délire perso. Ce que j’aime, dans la fumette, c’est me débrancher moi-même. Me retourner comme un gant de vaisselle. Me mettre le dehors dedans, et le dedans dehors, avec le chaud et le froid qui… enfin… cette façon de… quand t’as la tête… et les poils qui… Tu vois ? Bah j’aime bien. Thiéfaine l’explique un poil mieux que moi :

Et tu traînes tes tendres années d’incertitude et d’impuissance

Parfois tu rêves de t’envoler, de mourir par inadvertance

Voilà. « Mourir », c’est pas à prendre au pied de la dalle en marbre ! En tout cas, pour moi, c’est un mourir très vivant. C’est un mourir provisoire. Ce qu’on tue ici, c’est l’avant et l’après. C’est tous ces machins inutiles remplis de trucs à faire, de trucs à apprendre, de trucs à payer, de trucs à nettoyer…  Quand tu fumes, c’est dans le présent que tu t’enterres. Un peu mou, lui aussi. Mais tellement douillet. Fini, les emmerdes. Tu t’offres une belle tranche de rien sur une tartine de pas grand-chose. T’es juste un truc qui flotte très haut sur un nuage de « on s’en fout », une variation autour du complexe d’Icare en redescente climatisée. Pas de besoin de solution quand t’as pas de problème. Foncedé, t’as pas besoin des autres. T’as même pas besoin de toi. Pour quoi faire ?

Les chansons défilent et je dois me rendre à l’évidence : c’est pas son meilleur album. Chez Thiéfaine, j’aime les jolies compositions, les lignes de guitare claire, les bidouillages sous champignon. Moins son rock à papa un peu daté. Mais enfin… ça reste du Thiéfaine. « Est-ce ta première fin de millénaire ? », demande-t-il fort à propos. « Ouais », j’ai envie de lui répondre. C’est ma première fin de millénaire. C’est ma première année de fac. C’est mon premier appart tout seul. C’est la première fois que j’ai une telle frousse. Parce que j’en glande pas une. Parce que je vais foirer mes partiels. Parce que ma mère va me massacrer, et qu’à force, je ne sais plus quoi faire pour la décevoir. J’ai la frousse, parce que je me sens seul dans cette grande ville, coincé entre la Maison Borniol et le Vendôme Gardénal Snack. Comme un chien dans un cimetière le 14 juillet, après sa 113ème cigarette sans dormir. Qu’est-ce que je vais faire de ma vie ?

Ouh putain… Arrière toute ! Avec le cannabis, gare au bad trip. Quand des mauvaises pensées se profilent, il faut les dégager fissa, ou t’as vite fait de t’y engluer comme une grosse mouche bleue en fin de partie. Mais je vais me refaire un pétard. Je vais tout foutre sous cloche. Rediriger le flux. Suffit de penser à un truc chouette. La petite brune du TD 102… Anaïs… fouyouyou…  Celle-là, elle joue vraiment le flou dans le feu de ses yeux. Moi qui la mate un peu dans la fumée de ma beuh… je suis vraiment un abruti. A chaque fois qu’elle me sourit, je me liquéfie. Je lui ai même jamais parlé. Je lui dirais quoi ? Tu veux venir écouter Thiéfaine chez moi, y’a du mauvais shit, de la kro tiède et du maïs en boîte ? Je suis vraiment une merde.

« Arrière toute », on a dit ! Mais je crois que j’ai pété le levier de commande. Je me retrouve en mode psychanalyse du singe. Je suis quoi, moi, dans cette histoire à la con ? Un bipède à station verticale affalé ? Un morceau de cancoillotte en exil sur la planète fantôme ? Ce soir, je me paye une tranche de bonheur, alors c’est quoi ce foutoir intérieur ? Maman, pourquoi la fin du saint-empire romain germanique ? Pourquoi j’arrive pas à lui dire, à cette fille qu’elle me plaît ? Pourquoi y’a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Maman…………….  Pourquoi t’aimes plus papa ?

Une fois encore, mes doigts répètent le petit protocole sur la pochette du disque. Un petit coup de flamme sur le bord de la boulette, un peu de mélange brun au fond de mon collage. L’odeur âcre de la résine emplit à nouveau l’espace. Je craque mon troisième joint, je me lève, et je dégage ce CD. Je vais en mettre un vieux. Du Thiéfaine des origines. Soleil cherche Futur. Les dingues et les paumés. C’est bien, ça. C’est gai.

Les dingues et les paumés jouent avec leurs manies

Dans leurs chambres blindées leurs fleurs sont carnivores

Et quand leurs monstres crient trop près de la sortie

Ils accouchent des scorpions et pleurent des mandragores

Ce qui est sympa aussi, avec Thiéfaine, c’est qu’il a toujours été plus en bad trip que toi. Des fois, ça te fait marrer. Des fois, non. Ça dépend de ton humeur à la base. En fait, Thiéfaine, c’est comme cette résine qui me noircit les doigts. On n’y trouve que ce qu’on y apporte.  

Quand je me relève du canapé, deux heures de scène de panique tranquille plus tard, je croise ma gueule dans le miroir. Hé ben… Oeil torve, teint blafard, cernes bien creusés… Je ne sais pas si Fragments d’hébétude est un disque réussi, mais cette tronche-là, c’est pas la meilleure version de moi-même. Putain, c’est quoi cette horreur ?

Allez, je vais quand-même me finir. Je vais m’en faire un petit dernier, pour me fossiliser jusqu’au bout. Ce sera mon ascenseur de 22h43. Celui qui te fait monter vers le bas, c’est subtil. Et puis je vais me le remettre, tiens, cet album. Je vais peut-être finir par l’aimer. Terrien, t’es rien, dit un des titres. Pas grave, même pas mal. Ce soir, les problèmes terrestres, ça ne me concerne plus. Ce soir, la contre-gravité me happe. Je chute vers les hauteurs. Je me laisse couler vers la surface. Ouh putain… ça y est. Je suis une flaque. Mais je plane. Je suis bien. Je n’ai plus besoin de rien. Je n’ai plus besoin de réponses. Plus besoin des autres. Plus besoin de moi. Pour quoi faire ? J’ai juste besoin de dormir. Et d’encore un peu de Thiéfaine. Il sait comment s’y prendre. Comment gérer. Il connaît ces moments. Il connaît la musique de ma vie. Parfois je me demande même… si ce n’est pas lui qui l’a composée.

D’après sa belle-soeur, Gaël Bréhon serait « metteur en mots ».

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