The Cure

Standing On A Beach

par Pierre Lemarchand

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C’est un samedi après-midi. J’en suis à peu près sûr car enfant, j’allais chez le coiffeur le samedi après-midi à Caudebec-en-Caux. J’habite, à cinq kilomètres, un petit village de quelques centaines d’habitants qui borde la Seine, Villequier. C’est là que le canot de Léopoldine, la fille de Victor Hugo, se renversa et que celle-ci périt noyée à l’âge de dix-neuf ans en 1843. J’en ai, quant à moi, douze, et c’est les premiers jours du printemps 1987.

A côté du coiffeur, il y a un magasin de disques, dans lequel je me rends depuis peu. J’écoute de la musique alors : des chansons du Top 50 essentiellement, que je regarde à la télévision avec ma petite sœur. Mais aussi quelques-uns des disques de mon père où je puise, déjà, matière à mon attirance pour les chansons tristes : « Le petit cheval » de Georges Brassens, « Allo maman bobo » d’Alain Souchon, « Diabolo Menthe » d’Yves Simon. Je suis fasciné par la puissance d’une chanson, qu’en l’espace d’une poignée de minutes, elle ouvre une trappe vers un autre monde, change la couleur du ciel, couvre d’une lumière différente ma vie ordinaire.

J’achète des 45-tours et, là encore, mes choix se portent souvent sur les chansons lentes : « Calling you » de Jevetta Steele, « With or without you » de U2 ou « Wonderful life » de Black. L’année précédente, j’ai eu pour Noël un walkman, un très beau modèle, assez volumineux, de marque Philips. Il ne me quitte pas, ainsi que la petite mallette de faux cuir emplie des quelques cassettes que j’ai achetées les années précédentes à l’hypermarché lorsque nous nous y rendons en famille pour faire les courses.

Ce sont mes premiers albums – là encore, des artistes découverts au Top 50 (Dire Straits, Téléphone, Renaud, Sting…), ainsi que Harvest de Neil Young, révélé en fouillant les disques vinyles de mon père et dont j’adore la pochette. Très vite, cette cassette-ci l’emportera sur les autres et leur survivra.

Quand je me rends dans le magasin de disques ce samedi-là, c’est une autre pochette qui attire mon attention et achèvera de tout faire basculer, dans le sillage de Neil Young et Gainsbourg que je viens également de découvrir : la musique ne sera plus alors un divertissement mais une affaire sérieuse, impérieuse. L’affaire de ma vie. La musique offrira alors à mes jours leur bande-son et guidera ma route. Je regarde la pochette du disque vinyle et ne peux en détacher mon regard : elle est en noir et blanc (je me rendrais compte une fois chez moi que ce n’est pas un véritable noir et blanc, que des couleurs délavées s’y mêlent ici et là).

Le visage d’un vieil homme occupe toute la partie droite du cadre : il ressemble à mon grand-père. Son visage est buriné par des années de travail en plein air, les rides le sillonnent comme autant de rus charriant leurs histoires secrètes. Le visage est dur et toute la douceur de l’homme semble s’être réfugiée dans ses yeux – des yeux qui me fixent alors, se fichent dans les miens, ne me lâchent plus. La partie gauche dégage un horizon partagé entre un ciel blanc et une mer grise et basse. La plage est essaimée de lourds rochers. Je pense alors à la mer de mon enfance – je suis né à Fécamp et continue de m’y rendre à chaque vacance pour voir mes grands-parents. En haut à gauche est collé un macaron promotionnel, un rectangle dans lequel se découpe une silhouette noire, de laquelle dépasse le manche d’une guitare électrique. Les cheveux semblent une curieuse broussaille ; c’est Robert Smith.

Quand j’emménagerai, cinq années plus tard à l’âge de dix-sept ans dans un petit appartement pour faire mes études universitaires à Rouen, je m’offrirai trois posters pour recouvrir les murs. Tous trois en noir et blanc : une étrange photo de Bowie en chemise blanche tenant un violoncelle devant une partition de Schubert, la statue de marbre éplorée du « Love will tear us apart » de Joy Division et cette silhouette de Robert Smith, cheveux en pétard, grosses chaussures blanches, large chemise – et la guitare électrique en bandoulière. Je me saisis du disque et lis le nom du groupe : The Cure. Ça me dit vaguement quelque chose, mais je n’ai jamais entendu leur musique. Je désire ce disque ; ma mère accepte de me l’offrir et règle à la caisse, nous rejoignons la Renault Onze garée tout près et rentrons à la maison.

Dans ma chambre, je retire le film plastique qui ceint le disque (ce geste, je le referai tant de fois, je le fais d’ailleurs encore à présent – c’est un cadeau que l’on s’offre et que l’on déballe, le plaisir de l’écoute anticipé par le rituel de l’effeuillage). Je pose la galette vinyle de trente centimètres sur le plateau de mon tourne-disque (j’ai dû avoir auparavant d’autres 33-tours mais je ne m’en souviens pas ; Standing on a beach est, dans mon souvenir, le premier). Les premières notes me désarçonnent (c’est la mélodie arabisante de « Killing an arab ») mais vite je suis submergé par l’émotion et l’excitation d’avoir trouvé une musique qui me correspond profondément (je ne sais expliquer pourquoi mais je le sais assurément). « Charlotte Sometimes » me laisse abasourdi.

La pochette se déplie en deux volets : le verso prolonge la plage et les rocs du recto tandis que l’intérieur du disque est occupé par une photographie des treize pochettes des 45-tours recueillis dans la compilation. Je les regarde des heures durant, tandis que le disque opère ses trente-trois révolutions par minute et que le monde autour, lui, semble stoppé net dans sa course. Dans la foulée de Standing on beach, j’achèterai Kiss me kiss me kiss me (que j’aimerai moins) puis Disintegration – certainement le disque le plus important de ma vie.

     Au moment où j’écris ces lignes (plus de trente ans après), la pochette est devant mes yeux et le disque joue sur la platine. Le son en est intact, c’est un miracle. Aucune rayure ne vient zébrer la toile des souvenirs, la beauté acide du son de The Cure demeure aussi nette que dans mon enfance. Ma fille Esther pose son regard sur la pochette et je lui explique : « J’ai acheté ce disque quand j’avais douze ans » ; elle songe alors « le vieux monsieur sur la pochette, alors, il doit être mort maintenant ». Je n’y avais jamais songé.

Il doit être mort oui, comme mon grand père est mort aujourd’hui – depuis si longtemps. Quand je plonge aujourd’hui mes yeux dans ceux du vieil homme de Standing on a beach, c’est l’enfant que j’étais que je regarde, ce sont dans ses yeux que je plonge les miens. Cet enfant ne le savait pas encore mais il allait être happé par la passion de la musique. Celle-ci me mènerait à bien des choses, qui seraient autant de victoires sur ma timidité : des amitiés liées, des concerts organisés, la radio et l’écriture. Quand, de l’âge de vingt-cinq à trente-cinq ans, ma vie entière serait dédiée à mon engagement humanitaire, la musique serait ma respiration, mon répit, une quiétude possible, la douceur de la solitude.

Je jette un dernier regard au vieil homme, avant de terminer ce texte. Je lui dis en silence : « Merci. Tu m’as emmené loin. Tu m’as aidé à devenir celui que je suis aujourd’hui. Imparfait, parfois malheureux, mais un homme qui aime l’enfant qu’il a été et qui se sent en accord avec l’adulte qu’il est devenu. » Dans les yeux du vieillard se niche le reflet de ma silhouette enfantine. Quand je la perds de vue, que la vitesse de la vie m’éloigne de l’essentiel, je reviens à ce regard et, tandis que la musique de The Cure sourd des enceintes et rebondit sur les murs en sa danse électrique, tout s’apaise.

Ecouter cette chronique en version podcast.

Pierre Lemarchand produit et anime l’émission Eldorado. Il est également le biographe de Karen Dalton, l’auteur de Nico-THE END et Alain Bashung-Fantaisie Militaire (Editions Densité) 

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